Grito Pelao

Fécondation in vitro, danse in vivo

Par

© Pablo Guidali

Au commencement était le cri. Ce cri, ce grito pelao, c’est celui de Rocío Molina Cruz, bailaora connue pour ses fulgurantes apparitions du duende, pour sa force de frappe à faire remuer la terre et ses audaces de mise en scène, mais c’est le cri aussi, prochain, de l’enfant à venir. Cri de l’enfant inséminé qu’elle porte et qui l’accompagnera tout au long de la tournée du spectacle, qui évoluera au gré des modifications de son corps. On connaissait l’analogie rebattue entre gestation et création artistique, et la flamenca pousse leurs accointances jusqu’à faire de la maternité le cœur de sa réflexion. Homosexuelle, la danseuse désire ardemment créer la vie ; particularité donc : cet enfant n’a pas de père. Elle affronte alors ses inquiétudes par la danse, et à la flamme dans son ventre fait écho le flamenco, à la solitude de la future mère célibataire répond la soleá, dérivé de l’espagnol soledad, de la danseuse, un des palos les plus exigeants et célèbres du flamenco. Fécondation in vitro, danse in vivo. Mais le spectacle est loin d’être solitaire et relève plutôt du dialogue avec la chanteuse Sílvia Pérez Cruz, admirée comme l’une des grandes artistes espagnoles contemporaines. Voix à déchirer les entrailles, vibrante dans cette cour du lycée Saint-Joseph, elle incarne avec son acolyte une femme radicalement libre. Son timbre n’hésite pas à prendre des accents björkiens lorsqu’elle chante en anglais et que l’espace blanc se fait espaces rythmiques (Appia) grâce aux animations numériques, réagissant aux éclats de voix, de talons et de talents. Bleu « Nymphéas  », coup de crayon sauvage et rouge : les projections habillent du sublime les surfaces et les corps qui s’y déploient avec joie. Une joie qui s’épanouit sur les visages dévoués à leur art, la joie simple et essentielle d’être là, sur scène, dont jamais on ne doute qu’elle est leur élément, leur milieu d’évolution naturel. Dans la malice, les clins d’œil échangés avec les cantaores ou le violoniste se perçoit aussi l’héritage populaire de ces traditions : plaisir du jeu, plaisir de la danse et du partage.

Particulièrement touchants sont ainsi les moments avec la mère, Lola, de Rocío Molina, dont la présence sur scène met en évidence la « longue chaîne » maternelle qu’évoquera avec poésie Sílvia Pérez. Trois femmes donc, trois femmes puissantes, mais aussi trois relations à la maternité : Lola est la mère de Rocío, Sílvia est mère, Rocío désire le devenir. Et cela donne un spectacle dont les impulsos répondent à un élan vital, porté par une force tellurique venue du sol et scandée par les pieds, où création et créativité riment avec désir, corps et identité. « Qui dansera pour moi, qui chantera pour moi ? » s’interroge Rocío. Comme nombre d’artistes, la flamenca extériorise son intimité, phénomène que Serge Tisseron a pu qualifier d’« extimité », désignant par là « le mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime, autant physique que psychique. […] Il consiste dans le désir de communiquer sur son monde intérieur ». Rocío Molina ne résiste pas à la tentation alors de le prendre, semble-t-il, au mot, projetant ses échographies ou les battements de cœur de son futur enfant. Mais la puissance de certaines images nous fait vite oublier ces quelques facilités, comme celle où la danseuse, nue, expose son corps « complètement » maternel, qui ôte tout aspect voyeur à cette impudeur. Elle s’immerge dans le bassin-placenta, au centre de la scène : le désir d’enfant donne naissance à une danse, et à une renaissance.

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