La Divine Comédie

La comédie sans Dieu

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La Divine Comédie © Stavros Habakis

Des acteurs en rollers qui tournent et qui tournent. Leur trajectoire ? Les neuf cercles de l’Enfer. Suavité et rondeur du mouvement sur un plateau noir et dépouillé. On se serait pourtant imaginé ces contrées de feu plus âpres et rocailleuses. Mais en contrepoint à cette élégance circulaire du déplacement, la rudesse du chant.

Le texte de Dante s’entend en grec moderne, sur le mode rêche d’une profération litanique aux très fréquentes occlusives : la vieille et archaïque Grèce nécessairement resurgit, comme si elle était venue se saisir des grâces de l’Italie. Ce projet de mise en scène de « La Divine Comédie » réside donc entièrement dans sa volonté de mise en chant, en une scénographie qui, pour se sauver du kitch, ne s’évertue pas à illustrer ce monde de métamorphoses. Pourtant, à mesure que l’on s’éloigne de l’Enfer, et que Dante doit quitter Virgile pour Béatrice, la scène s’agite et s’alourdit, d’étranges mécanismes sont mis en branle, et la litanie parfois s’interrompt pour laisser place à de simples échanges dialogués. On regrette un peu que la musique soit rattrapée par le théâtre, même si on comprend ce désir de soumission à l’antique préoccupation de la « varietas » (pour le Purgatoire et le Paradis, faire un peu différent).

Alors comment se fait-il que ces deux dernières parties de l’œuvre de Dante soient ici moins épurées ? C’est d’autant plus étonnant qu’elles sont dans cette adaptation clairement plus resserrées que la première (dans l’œuvre originale, toutes trois ont la même longueur). Tout se passe en réalité comme si on ne savait plus trop quoi faire du Purgatoire et surtout du Paradis, comme si le versant le plus archaïque de la religion – l’Enfer – en était aussi le plus moderne, le seul capable d’être recyclé avec justesse par notre monde ; comme si l’athéisme occidental avait tout jeté de l’imaginaire religieux, si ce n’est précisément l’Enfer qu’est probablement aussi un peu la Terre.

La première partie de « La Divine Comédie », la plus terrestre, d’une bien moindre densité théologique, offre les visions les plus frappantes, les plus belles peut-être, les plus efficaces certainement, le lieu de l’absence de Dieu ou de sa présence dévoyée, une image radicalisée du monde. Et après tout, en termes topographiques, l’Enfer n’est pas autre chose qu’un approfondissement de la Terre, l’ignominie de son cœur exhibée. D’où cette difficulté de mettre en scène le Paradis (ne gâchant pourtant guère la puissance incantatoire de l’ensemble de la proposition scénique) : non une simple contingence, mais le symptôme d’une impossibilité qui nous est échue, d’un rapport d’étrangeté qui nous délie de lui. Là réside la modernité paradoxale de cette mise en scène : faire de ce grand poème religieux qu’est « La Divine Comédie » un poème d’athée, dans son incapacité même à figurer autre chose que l’Enfer.

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