Cartes blanches

Poésie urbaine

Par

© Benoite Fanton

En plus de vingt ans, Mourad Merzouki a affranchi la culture hip-hop de ses habituels clichés pour fonder un geste esthétique d’une ampleur inégalée. Depuis 1996 et la naissance de la compagnie Käfig, l’artiste a collaboré avec de nombreux talents, donnant vie à une aventure humaine passionnée et passionnante. Entre rue et scène, Mourad Merzouki a largement contribué à conférer ses lettres de noblesse au genre, devenant l’un de ses ambassadeurs les mieux reconnus à l’international. Afin de célébrer l’émulation artistique qui s’est formée dans son sillage, le danseur et chorégraphe d’origine lyonnaise invoque à travers « Cartes blanches » six figures ayant marqué sa carrière : Yann Abidi, Rémi Autechaud, Kader Belmoktar, Brahim Bouchelaghem, Rachid Hamchaoui et Hafid Sour.

Dans ce moment de grâce et d’amitié mêlées, Mourad Merzouki démontre une nouvelle fois jusqu’où ses expérimentations l’ont mené. L’artiste cherche à abattre les cloisons entre les arts, créant des appels d’air à la croisée de l’expression corporelle dansée et théâtralisée, du rythme et du son ; jouant de l’arabesque du geste et du caprice de la virtuosité. Les danseurs deviennent des mondes à eux tout seuls, à l’écoute des autres tout en cherchant l’expansion du mouvement ; la grâce, la force et le signe caractéristique de leur identité propre. Au sein de ce sextuor, les artistes se dévoilent ainsi leur intimité, sensuelle par moments, impétueuse à d’autres. Le cadre du salon – projeté par quelques sofas, chandeliers et tapis anciens – devient le théâtre de retrouvailles. Le public s’y trouve immédiatement happé. À la manière d’une suite de danses baroques, les passages solistes alternent avec des ensembles de différentes tailles. Au fil de ces tableaux, l’entrelacement des corps crée une charge émotionnelle d’une incroyable intensité.

Afin de porter ce geste, Mourad Merzouki a fait appel pour la musique à Armand Amar, avec qui il a déjà collaboré depuis plusieurs années. Décidément, la « carte blanche » n’a pas volé son pluriel : le musicien multiplie lui aussi les collaborations à l’occasion de ce spectacle anniversaire ; avec Hugo Gonzalez-Pioli tout d’abord (pour le morceau « Barock ») et AS’N d’autre part (pour « Freestyle »). Explorant des timbres de cordes et de piano associés à des sons électroniques et à des jeux rythmiques complexes, la bande-son souligne avec justesse l’ambition du spectacle. La circulation des corps et de la musique semble n’avoir jamais de fin. Une onde puissante, profonde, les parcourt et se trouve transmise de la scène à la salle, en un flot d’énergie pure.

Mourad Merzouki affectionne depuis longtemps les formes d’introspection, qu’il s’agisse de lui-même, de son univers ou des arts qu’il apprécie. Pour le projet « Répertoire#1 » (2014), il revisitait déjà ses propres œuvres (« Dix versions », 2001 ; « Tricôté » ou encore « Agwa », 2008) et l’état du hip-hop en France. Face au chemin parcouru, « Cartes blanches » s’impose avec un goût de victoire mais aussi de tendresse. L’artiste a créé une poésie sans pareil et entend bien en creuser le sillon.

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