Une nuit dans les bois slovaques

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Il faut accepter d’aller jusqu’à Nitra, petite ville perdue en Slovaquie, pour assister à des miracles scéniques inédits. Le Festival international Divadelna est un des événements culturels majeurs du pays ; il accueille chaque année depuis 1992 les productions de théâtre et de danse européennes, des noms et ceux de demain. On a pu ainsi y retrouver au fil des années Alain Platel et Emma Dante, Kirill Serebrennikov et Eric Lacascade. Sa mission est de diffuser grâce à la venue de ces créations internationales une vitalité renouvelée aux artistes locaux et une vision plurielle au public slovaque. De cette édition, on retiendra volontiers « One Gesture », de Wojtek Ziemilski, par le Nowy Teatr de Varsovie, qui s’attaque joyeusement aux revendications de la communauté des malentendants, et « War’s Unwomanly Face », production slovaque mise en scène par Marian Pecko sur les femmes engagées au combat pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais c’est à une expérience d’une tout autre portée qu’un soir de septembre 2017 une centaine de personnes ont été conviées. Essayer par ces quelques lignes de vous raconter cette nuit est en soi une petite trahison, mais déflorer le mystère devient une nécessité pour faire trace, pour faire perdurer la magie au-delà des mémoires des chanceux participants. J’ai donc passé la nuit dans les bois slovaques et j’y ai vu des choses inouïes. Des choses comme dans un rêve. Mais les miracles, ça se mérite : plus d’une heure de bus pour rejoindre le lieu des festivités (la performance durera en tout près de 6 heures en extérieur), et pour accueillir leurs hôtes d’un soir tous les habitants du coin sont de la partie. Concrètement, « Miracles » est un long et ambitieux parcours déambulatoire nyctalope au cœur d’un minuscule village isolé. Quatre heures d’immersion nocturne et autant d’arrêts poétiques. Pour que le mystère reste entier, l’éclairage public a été éteint, les villageois guident nos pas en silence, debout et immobiles au bord des chemins, éclairant le sol avec des lampes de poche ou les scènes de théâtre dans les champs avec les phares de leurs voitures. À l’entrée du pont, une forêt de métronomes en action et soudain, au lointain, des silhouettes en combinaison blanche se lancent dans une étrange chorégraphie champêtre que d’immenses projecteurs rendent à la fois terriblement théâtrale et totalement improbable. Puis, un violoncelle. Dans cette nuit glaciale et silencieuse, la suite de Bach résonne comme un feu chatoyant, jusqu’à ce que l’oreille détecte une voix et les yeux une barque. Apparition surréaliste d’une robe blanche qui chante au milieu de la rivière. Toutes ces images poétiques semblent naître de l’obscurité, toutes viennent nous cueillir par surprise et avec grâce. Les mots eux sont absents ; ils laissent l’imaginaire s’envoler libre et l’émotion se répandre dans l’intimité de la nuit. Tantôt dans une chapelle, tantôt dans la cour de l’école, c’est tout un territoire qui devient le lieu de la création. Un soir pour vivre l’utopie théâtrale en vrai. « What is a miracle for me », voilà le thème commun aux quatre compagnies – Poton Theatre, Debris Company, Honey and Dust, Slava Daubnerova – qui ont engendré ces instants irréels ; un an de travail a été nécessaire pour que tous soient impliqués dans cette aventure éphémère humaine et esthétique. Beaucoup de temps, beaucoup de monde et beaucoup d’organisation pour une représentation unique avec une jauge réduite, les Slovaques savent décidément donner à l’art et aux créations ambitieuses les moyens qu’ils méritent. Et les spectateurs de ce miracle d’un soir leur en seront longtemps reconnaissants.

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