A Bag and a Stone - dance piece for screen

Portrait de l’artiste en Sisyphe

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« A Bag and a Stone – dance piece for screen », la nouvelle production de la chorégraphe lisboète Tânia Carvalho présentée dans l’écrin intimiste de l’Espace Cardin, est une des œuvres les plus énigmatiques à laquelle nous ayons été confronté·e·s à ce jour. Le peu d’informations disponibles a posteriori risque de ne pas éclairer beaucoup une représentation qui s’annonce aride pour le spectateur en quête d’accessibilité.

Pour ne pas sombrer, mieux vaut approcher « A Bag and a Stone – dance piece for screen » comme une expérimentation sur les rapports entre danse et médium filmique. Car ceci n’est pas une simple chorégraphie filmée, comme on le redoutait. Dans un cadre fixe qui symbolise l’espace scénique, les danseurs et danseuses jouent de la profondeur de champ, du flou et de la mise au point dans une parodie de rituel religieux à l’esthétique que n’aurait pas renié le Caravage.

Au premier plan, vêtue de rayures noires et blanches, une femme apparaît pour rythmer les interventions des autres artistes. Dans sa main, ce qui ressemble à une pomme flétrie, mais qui pourrait tout aussi bien être la pierre du titre. Cet objet, c’est le but, ce vers quoi confluent tous les danseurs. Un objet bien difficile à attraper car la main qui tend est aussi la main qui se referme lorsqu’on s’en approche trop. Est-ce Ève tenant le fruit de l’arbre de la connaissance ? Nulle façon de le savoir avec certitude, et peut-être faisons-nous fausse route en voulant absolument trouver une explication à tout.

Peut-être faut-il prendre l’expérimentation de Tânia Carvalho comme une expérience pure. Une envie d’expérimenter la danse en plasticienne. Car si le spectacle nous est ardu, il est cependant facile de voir que tout est précautionneusement pensé. Ainsi en va-t-il de la bichromie qui travaille « A Bag and a Stone » tant dans une dimension spatiale que dans une dimension plastique. L’écran noir fonctionne alors non pas comme une absence de décor mais comme un décor absolu, avalant et recrachant tour à tour les danseurs selon qu’ils sont habillés de noir ou de blanc. Cette sensation d’engloutissement des interprètes par l’espace est renforcée par l’utilisation de ce flou qui gomme les contours humains, laissant en fond d’image des présences fantomatiques semblables à des images rémanentes. Le public croit assister à une lutte pour la survie, à une volonté furieuse d’échapper aux ténèbres, échappée qui ne serait possible qu’à la condition d’attraper le mystérieux objet. Il est difficile pour le spectateur de ne pas savoir exactement ce dont il a besoin pour échapper à son sort d’être humain et de se laisser porter par le ressac ; il est plus difficile encore de se retrouver confronté·e·s à la représentation de la vacuité de l’existence.

À chacun·e, alors, d’avoir sa version du spectacle : certain·e·s y verront la lutte comme la vie en elle-même, d’autres y percevront une image de la réalisation de l’absurdité de l’existence, une variation sur le mythe de Sisyphe camusien. La voilà peut-être, la pierre de Tânia Carvalho. Et c’est ainsi que tout s’éclaire : le sens de « A Bag and a Stone », c’est le non-sens.

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