Polis

DR

Nous sommes dans les profondeurs du noir, là où gisent les nuances que dissimule son apparente monochromie. A l’opposé du Vantablack, la sulfureuse matière qui absorbe à 99,9 % la lumière, aux antipodes d’un vortex obscur où la perception s’abolit, Polis est une apnée révélante où se dévoilent toutes les textures du noir, ses modulations granuleuses, mousseuses, cartonneuses, plastiques, à la manière d’une peinture de Soulages – dont le spectacle est un prolongement animé, une figuration dansée. Polis est un invitation à effeuiller les monolithes, à décomposer l’uniformité d’une couleur, d’une ville, d’un quelconque ensemble en couches, afin d’en divulguer les particules complexes. On ne sait pas ce qu’on a vu. On a laissé la matière noire diffracter ses variétés, l’appel du sens écrasé par l’hypnotique élégance de ce spectacle dont la beauté plastique produit un effet proche de la narcose, cette ivresse des abysses saisissant le plongeur lorsqu’il défie les profondeurs. On s’est accoutumé à l’hermétisme sombre de Polis, en finissant, comme lorsqu’on habitue ses yeux à l’obscurité, par y voir des choses sur la verticalité, l’horizontalité, l’oscillation des individus entre ces deux pôles, la tentative de se maintenir debout. Et puis on a découvert que Polis avait pour projet, ainsi que son nom l’indique, d’interroger les origines de la ville, de questionner sa construction par strates, tant architecturales que sociales, proposition qui n’a fait qu’enrichir un peu plus l’harmonie minérale du spectacle, rattachant sa perfection plastique à une recherche silencieuse, jamais en surplomb, apportant à ses images un souffle nouveau. La scénographie, minimaliste et exigeante, plateau noir dénudé, sculpte une ascèse, à partir de laquelle observer ce qui germine : la cité se dresse sur une table rase balayée par le vent. Si bien que l’ensemble palpite du risque inhérent à toute construction : la possibilité de se détruire, de revenir au néant. L’habileté dramaturgique est de métaphoriser ce qui s’élabore, les murs, les liens entre les présences, par le dénuement le plus complet. Construire ne consistant plus tant à accumuler des matériaux stables les uns sur les autres, qu’à faire momentanément tenir, dans l’être, des formes et des rapports. Le dispositif sonore, en évoquant des battements cardiaques, des crépitements de flamme – un univers de sons gestationnels, les bruits d’un bouillonnement – est un écrin pour des apparitions, tandis que les cinq interprètes, présences lugubres et inquiètes, se croisent et se rencontrent, de façon souvent désunie, comme le sont les flux d’une ville, manipulant des accessoires, inventant avec eux des combinaisons personnelles : construire, ce serait alors rencontrer son objet, déposer en lui notre marque propre, et l’offrir au monde.  Polis questionne la ville, mais c’est la minéralité tellurique de quelque chose de beaucoup plus infini que le spectacle approche, un lieu d’avant les lieux, un astre noir et vierge, une météorite à sculpter.

  • 20
  •  
  •  
  •  
  •  

D'autres articles par