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La Vie de Galilée
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« Ce qui maintient en vie les pièces classiques, c’est l’usage qu’on en fait, même lorsqu’il n’est qu’un abus. Pour en extraire la morale, les maîtres d’école les passent au pressoir ; et, dans les théâtres, elles servent l’égoïsme des comédiens », déclarait Bertolt Brecht dans son « Art du comédien ». Si le dramaturge serait forcé de constater, en voyant la magnificence du récent « Galilée » de la Comédie-Française (qui vole toujours la vedette à Torreton lorsqu’il s’attaque à Brecht), qu’il est devenu un vrai cas d’école, c’est surtout en entendant le comédien lui-même, alliant depuis « Cyrano » ses engagements politiques à ses rôles de « lanceur d’alerte » et évoquant cette fois-ci « La Vie de Galilée » comme une prémonition universelle sur les dérives planétaires, rapprochant même la parole de son personnage de celle des climatologues. Jugée à tort comme une pièce simpliste et didactique de Brecht, sûrement en raison de sa structure narrative et chronologique, l’épopée galiléenne aurait mal supporté un énième pressoir actualisant (après la lourde métaphore populiste de Dominique Pitoiset en 2016 sur « Arturo Ui »), écueil dans lequel ne tombe jamais la mise en scène de Claudia Stavisky, qui se contente de brèves projections apocalyptiques pour inquiéter le statuaire clérical.

Trop esthétique pour repriser la brutalité distanciative, la scénographie de Lili Kendaka est pourtant sobre et très efficace pour cerner les différents espaces, fondant des rudiments réalistes dans l’abstraction cosmique d’un haut décor vertical (qui se prête particulièrement bien à l’architecture de la Scala). Par l’illusion vidéographique qui nous fait deviner ciel et mer, le théâtre devient une authentique tour d’observation, un télescope (« hautement commercialisable ») dans lequel chacun « entre comme dans un moulin » pour subir « la douce violence de la raison ». Car ce que met subtilement en avant Stavisky, en préférant à la satire forcée de l’obscurantisme un gestus proprement brechtien dans les postures et l’expression des comédiens (on regrettera pourtant l’habillage grotesque du « maréchal de la cour » en officier allemand) et en faisant résonner toutes les pensées (notamment celle du Petit Moine, Maxime Coggio, qui donne avec Philippe Torreton une magnifique scène de dialectique brechtienne), c’est que « La Vie de Galilée » n’est pas la mythobiographie déceptive d’un héros visionnaire, mais le récit tortueux d’un apprentissage collectif du doute.

Vrai spectacle de troupe, cette « Vie de Galilée » repose évidemment sur l’engagement redoutable de Philippe Torreton, déjà en scène comme dans le « Cyrano » de Pitoiset à l’entrée du public, qui trouve la justesse de son Galilée en renonçant à son lyrisme emphatique et en émoussant la gaillardise potache de son personnage pour lui trouver cette passion simple, puissante et vulnérable, qui devrait être selon lui un bien commun. Seuls les rôles féminins font un peu pâle figure, parce que la partition brechtienne les sert plutôt mal et parce que les interprètes peinent encore à trouver leur gestus dans cette production qui aurait pu leur accorder plus de visibilité et de nuances. Mais l’énergie dialectique de cette épopée caillouteuse emporte cette seule réserve, car Stavisky a su réinsuffler dans chacune des scènes autant de nuit que de clarté pour faire affleurer la tension politique et esthétique d’une dramaturgie en berne, recousue dans le crépuscule de l’héroïsme et dans la conscience lucide d’une inefficacité de la science théâtrale. Brecht n’est alors plus une leçon, faite de pommes et d’aiguilles, mais une « lunette peu fiable », par laquelle on peut cartographier le ciel et douter parfois de sa propre apostasie.

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