Golden Goose

Eldorado
Par

Christian Lutz, Eldorado, série Insert Coins, 2016. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de MAPS.

Utopia

Pour son exposition qui met en parallèle les séries « Insert Coins » et « Pearl River », Christian Lutz nous fait entrer dans l’utopie de l’Eldorado. Car c’est bien d’une utopie qu’il s’agit, avec son espace clos, aux éclairages artificiels, aux éclats d’or et pastel. Photographiée sur la péninsule de Macao, la nouvelle série « Pearl River » se fait le témoin de l’opulence de ses nouveaux casinos et de ses stars – à l’image de ce jeune loup aux traits ciselés, au nœud de cravate bien serré, au regard résolu, planté dans le futur. Christian Lutz saisit des lignes stylisées, des atmosphères. L’argent (et le champagne) coule à flots, les magasins exposent sur leurs autels quelques sacs de luxe. Signe d’une nouvelle religion, autour d’un arbre d’or s’amassent les foules fascinées, les yeux accrochés aux caméras de leurs téléphones. Les prises de trois quarts face et les profils renforcent cette impression de circularité. Les arrière-plans sont nets. À Vegas au contraire, les photos sont plus frontales. Sans profondeur de champ, le décor se trouble, tremble ou s’affaisse – comme un mirage. Car avant Macao, il y a, il y a eu Vegas.

Le déclin de l’Empire américain

« Insert Coins » : ici, il n’est plus question de millions, mais de pièces. L’utopie de l’Eldorado, c’est le vide. Non pas celui du luxe et de la rareté, mais celui de la décadence, dans l’installation au centre de l’exposition où sont repliées les images de Vegas. Tout est en toc et ça se voit, comme en témoigne cet Elvis à la perruque grisonnante ou ce Superman tête nue, à la combinaison bleue froissée. Les masques sont tombés. Au milieu de la « Sin City », les âmes traînent. Accoudé à une table de black-jack, un homme ressemble à un mannequin de cire noire, aux gestes figés. Et les gens tombent comme des rebuts au coin des rues, on dirait qu’ils se recroquevillent pour ne pas prendre trop de place. Sur le béton, un bric-à-brac de misère : clodos, weirdos, white trash. La biture et le bitume. Le décor urbain, les cadrages serrés, à ras du sol, cernent les figurants. Parfois, une légère plongée les écrase, et ils glissent jusqu’à terre, comme cette fille à genoux sur le tapis d’un hôtel. Depuis trop longtemps, les trompe-l’œil s’usent et se craquellent. Alors, le seul or qui brille, c’est celui du couchant sur les vitres d’une vieille tour : le symbole du crépuscule ? Et sur une autre image, en lettres de feu : « Golden Goose ». Superman pourra-t-il encore sauver l’Amérique ? La poule aux œufs d’or a l’air stérile. Pour l’instant, les casinos d’Asie remportent la course au fric.

Intérieurs/extérieurs

Pourtant, à y regarder de plus près, l’horizon n’est guère plus ouvert à Macao. Les rares vues extérieures saisissent la nuit à la lisière de la ville : l’eau et les tours, la nature torturée par l’éclairage artificiel. À l’intérieur, les surcadrages enferment. Les hommes aussi se perdent – dans des couloirs aseptisés, des pièces à double fond. Ils sont prisonniers des décors qu’ils ont construits, à l’image de ce Venise de pacotille – calqué, semble-t-il, sur celui du Venetian à Vegas. Une façon de nous dire qu’à Macao aussi, tout est provisoire ?

Avec brio, Christian Lutz photographie l’éclat glacé du luxe, l’oisiveté où brillent les verres, s’entrechoquent les cocktails et les clones en costume. Et derrière : le vide de la vanité. Un ennui aussi palpable que les millions de dollars que brassent chaque jour les casinos de la « Nouvelle Vegas ». Alors, on sort son téléphone. Alors, sur l’une des dernières images de l’expo, personne ou presque ne remarque la silhouette qui se dessine dans le miroir au fond du bar – tous sont plongés dans leur écran.

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