Invited

Le monde en rotonde

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Un boa en tissu dessine au sol une grande spirale sur laquelle les spectateurs sont invités à s’asseoir. Ce premier temps de la représentation qui dispose danseurs – professionnels et amateurs – et contemplateurs, sur le même plan, ou sur la même trace devrait-on dire, nous accueille dès lors dans un monde symbolique. Enroulés ensemble, nous sommes tous déjà saisis par ce signe qui traduit souvent de manière graphique l’envoûtement ou l’hypnose. « Invited » doit se comprendre à l’aune des grands récits cosmogoniques du temps jadis. Multidimensionnel, le boa évoque alors magiquement un pavillon auriculaire par lequel chacun tentera d’écouter, dans cet organe que nous formons, l’entente commune. Descente subconsciente, relevé des formes, relief des gestes, l’œuvre de Seppe Baeyens nous fait faire l’expérience d’une conscience modifiée, entraînant une perception nouvelle de nos relations interindividuelles. La ligne de basse jouée en live semble frapper le pouls du corps auquel nous appartenons alors. Vitruve n’aurait pas renié les nombreuses analogies de l’œuvre dansée qui se dessinent progressivement entre microcosme et macrocosme, s’inscrivant dans l’héritage exquis de la Renaissance.

Quant au titre de l’œuvre, il prend très rapidement tout son sens et provient des invitations réitérées faites au public et aux danseurs à venir performer au milieu d’un cercle ; nous rejoignons gaiement nos comparses en oubliant l’idée que l’esthétique scénographique nous faisait étrangement craindre une expérience mystique fuligineuse. Dans cette danse partagée, chaque corps singularise l’idée d’une existence humaine, subsumée par celles qui l’environnent et qui constituent à leur tour un être plus grand, plus déstabilisant. Dès lors, la bigarrure vestimentaire, les gestes idiolectaux, les stations, les portés, les enjambements des plus jeunes par les plus vieux, les haltes, les rencontres ou bousculades forment autant de métaphores de nos trajectoires de vie – redonnant de la vitalité à cette expression ternie par figement lexical –, des aides apportées et rencontrées, et de nos solitudes elles aussi enjambées. Il y a de la surprise à relire ce corps individuel à travers le prisme de la collectivité, à voir dans ce bras la ligne de crête de montagnes qui ont lové tout près d’elles des danses chamaniques d’autres êtres en d’autres temps. Tout cela sans compter le serpent qui se meut, qui s’anime et qui vient disposer en temps voulu ses écailles en forme de cercle puis de ligne, avant de revenir aux formes concentriques du début de la pièce. La répartition de ce corps organise et structure la performance en en régulant les mouvements et le regard du spectateur. L’intentionnalité de cette forme intrigue : nous dirige-t-elle involontairement ? Pourquoi ai-je suivi malgré moi cette créature ? Et pourtant, la force qui l’anime n’est que la nôtre, nous qui avons déplacé le boa avec nos mains, qui l’avons conduit sous l’impulsion d’autres danseurs. Voilà le pari réussi de Seppe Baeyens, proposer une métaphysique qui redonne ses lettres de noblesse à la praxis, afin que le vertige et l’ébranlement ressentis devant le partage soudain de nos forces et de nos corps se muent en une joie profonde, souterraine, amusés que nous sommes de savoir que le monde n’est qu’une ronde.

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