LENGA

Quatre performeurs en quête de langues

Par

© Nathalie Sternalski

Dans un texte prophétique de 1989, Félix Guattari articule « trois écologies, », qui donnent le titre de son livre : celle de l’environnement, celle des rapports sociaux, et celle de la subjectivité humaine. Il défend une pensée transversale, déjà par-delà nature et culture, reliant le laminage de nos imaginaires et la destruction des écosystèmes, les algues envahissant la lagune de Venise et les vagues d’images stupides les écrans de télévision.

« LENGA » écoute aussi ces échos, désormais largement relayés, et entend en être la caisse de résonance : la biodiversité se réduit, la multiplicité des langues aussi. Le silence se fait à mesure que le désert gagne. À travers les récits aux accents biographiques des quatre performeurs, avec pour point de départ un enregistrement audio du grand-père occitan de l’un d’eux, Christophe Rulhes, le spectacle s’organise en phrases musicales et dansées. Madagascar rencontre les clics du Xhosa d’Afrique du Sud, la lenga occitane l’anglais et le français, et les corps bondissent, libres, fiers, comme d’ultimes bravades à l’uniformisation. Autant de sauts qui sont les sursauts de minorités opprimées, par l’école nationaliste de Jules Ferry ou la colonisation, et désormais mises à mal par la disparition des aîné-e-s, qui sont comme des autodafés : avec eux partent en fumée non seulement des bibliothèques, mais des dictionnaires et des visions du monde. Le musicien et chanteur à l’origine du spectacle, privé semble-t-il de la capacité à parler occitan, est ainsi réduit à s’exprimer en longs lamentos, un brin agaçants il faut l’avouer, et par de multiples instruments, plus séduisants, passant de la cornemuse aux platines, de la clarinette à la guitare.

Comment le théâtre peut-il traduire dans sa langue propre ces problématiques en mêlant différents langages ? Le propos du GdRA, compagnie qui inaugure avec ce spectacle un cycle intitulé « la Guerre des Natures », dans lequel elle s’interroge au moyen de la musique, de l’acrobatie et d’enquêtes sur les conséquences de l’anthropocène dans la vie quotidienne, est donc très louable. Pourtant dans « LENGA », l’alliage des différents éléments, qui témoignent de bonnes intentions, ne prend pas véritablement : le propos est parfois trop surligné, les liens parfois trop ténus, et finalement le spectaculaire et la facilité l’emportent. Malgré le désir de répondre aux injonctions du présent, malgré la mise en avant de singularités, le spectacle nous laisse à la surface des choses plutôt qu’aux prises avec elle : comment le théâtre, par des traductions poétiques qui lui sont propres, peut-il se saisir de tels sujets et nous donner matière à penser, semer le trouble et nous maintenir dans la complexité, à une époque où des sujets comme l’appropriation culturelle fait débat, l’universalisme occidental est battu en brèche et que d’aucuns parlent, de façon polémique, de « dictature des identités » ?

Espérons que le deuxième volet, intitulé « SELVE », qui sera présenté en octobre 2019 et fera le portrait d’une jeune femme wayana vivant en Guyane, partageant sa vie entre une société moderne et une culture traditionnelle peuplée des esprits joloks, nous fasse rentrer plus profondément dans la forêt…

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