« Réfléchir en stratège, agir en primitif »

Vivre sans ? Institutions, police, travail, argent...
Par

Frédéric Lordon, économiste et spécialiste de Spinoza qui s’est illustré récemment par sa participation intellectuelle au mouvement « Nuit Debout », livre dans « Vivre sans ? Institutions, police, travail, argent… » aux éditions La Fabrique une réflexion puissante et novatrice sur la situation politique contemporaine. Alliant à la fois une perspective historique, philosophique et critique, Lordon s’exerce à questionner l’imaginaire de ce « vivre sans » irriguant les mouvements contestataires actuels, principalement dans la pensée de gauche.

De la révolution culturelle maoïste aux Gilets Jaunes en passant par les expériences politiques menées à la ZAD, au Chiapas et au Rojava, l’intellectuel explore ce que pourrait être cette « révolution » anticapitaliste tant attendue par certains (le peuple de gauche), crainte par d’autres (l’État, le capital…), citant un certain nombre de penseurs contemporains (Agamben, Friot, Badiou…) qui ont réfléchi la question révolutionnaire à l’heure néolibérale. L’un des intérêts majeurs de cet ouvrage, au-delà du panorama des diverses réponses et propositions à la fois intellectuelles et politiques dont le néophyte aura pu entendre parler, est d’ancrer la question de l’action politique concrète (le quoi faire aujourd’hui pour « sortir » du capitalisme ?) dans une proposition philosophique et anthropologique fondatrice. Suivant en effet sa pente spinoziste, Lordon fait de l’institution la forme même de la vie en collectivité, qui ne pourrait vivre et se constituer hors de la production d’un être-ensemble, passant par l’établissement d’un certain nombre de règles et de normes. On aboutit rapidement à la réfutation de l’idée qu’on pourrait se passer des institutions, puisqu’elles seraient immanentes à quelque forme de vie en collectivité (y compris, malheureusement pour certains, à une collectivité d’individus rassemblés librement, comme ce fut de le cas à Notre-Dame-des-Landes). Lordon évacue donc clairement cette première interrogation : « Vivre sans institutions ? » Impossible, cela serait contraire à la condition même de l’homme. Une fois cette question « réglée », si l’on puis dire, l’auteur se penche sur le cœur de ce qui l’ (nous) intéresse, déplaçant le problème du « vivre sans institutions » à un « comment transformer ces institutions » qui nous déplaisent, puisque de toute manière, nous ne pouvons y échapper. C’est là, bien évidemment, que la question se corse et prend tout son sens.

Lordon revient ainsi sur les expériences révolutionnaires – celles qui ont tenté de renverser des institutions – et qui en ont créé des plus redoutables encore (la machine de guerre maoïste, la révolution de 17…), comme si, en définitive, tout mouvement de destitution ne pouvait qu’entraîner une ré-institution, pour le meilleur (la Révolution Française) comme pour le pire (Tahrir). L’idée du « soyons ingouvernables », selon l’anthropologie spinoziste, ne peut en effet s’effectuer sur le long terme ; au moment de révolution succédera le désir de stabilité propre à l’homme, le retour à une forme de « normalité », au risque sinon de sombrer dans le chaos ou la folie. Alors, pour faire la révolution et en tirer profit, explique l’auteur, il faudrait – dans l’idéal – penser simultanément le moment révolutionnaire et son après, l’événement et la sortie de l’événement, le « Grand Soir » mais surtout « les petits matins » qui lui succéderont. Le risque étant de finir comme Tsipras et le gouvernement de gauche grec, qui n’a pu mener à bien la politique sociale et dite « révolutionnaire » (anti-euro, anti-BCE) sur la base de laquelle il avait été élu. Car, à la manière de Sun Tzu qui dans son légendaire « Art de la guerre » préconise l’étude et la connaissance du terrain comme condition sine qua non au combat, Lordon postule que quarante ans d’hégémonie néolibérale ont rendu les forces capitalistes dotées d’un si grand pouvoir que pour « combattre », quelques isolats de « résistance » type ZAD ne suffiront pas. S’il loue bien sûr l’inventivité de ces espaces d’expérimentations politiques, ceux-ci ne feront pas bouger les lignes en profondeur.

A la pensée du « colibri » de Pierre Rabhi (qui n’est étonnamment pourtant pas cité), où chacun mettrait un peu la main à la pâte pour faire progressivement changer les choses, à celle des « cabanes » poétiquement vantées notamment par Marielle Macé, Lordon répondrait : pas mal, mais pas assez. Trop gentillet. Pas assez face à la brutalité et à la toute puissance de la finance et du néolibéralisme. Alors, que nous reste-il ? Le poids des masses, lit-on, la force du nombre qui, constitué comme corps, viendrait inquiéter physiquement et très concrètement celui des nantis, comme dernière et ultime réponse. Encore faudrait-t-il, et là Lordon le souligne très justement, que le « désir de sortie du capitalisme » soit plus fort que le « désir de capitalisme » (puisque tout est ici question d’affects), capitalisme qui cajole nos corps et dont nous aurions du mal à nous passer (matériellement, entendons-nous). Et, curieusement, nous n’y sommes pas encore tout à fait.

Parmi les solutions esquissés pour sortir de ce « désir », celle de l’éducation notamment, on regrettera qu’elle ne soit pas plus développée : Lordon évoque bien une école qui apprendrait un « savoir pratique », mais sur le mode de la « conquête de nouveaux territoires » (savoirs mécaniques, ménagers, techniques…) Or, partant de cette idée, ne serait-il pas plus judicieux d’imaginer une école qui n’apprendrait pas à « conquérir », mais bien à se « déprendre » des habitudes de consommation, une école qui enseignerait à quitter son territoire pour montrer qu’il est possible, souhaitable et nécessaire (au regard de la situation écologique) de vivre avec moins ? Plus largement, la deuxième critique que l’on pourrait opposer à la pensée lordonnienne – bien que redoutable – serait celle de minimiser, avec parfois une forme d’ironie, le rôle d’une pensée qui esthétiserait les soulèvements (on pense bien sûr à l’exposition de Georges Didi-Huberman au Jeu de Paume en 2017 et à la « pensée des cabanes ») au motif qu’elle ne serait ni efficiente, ni suffisante, voire à certain égards, bourgeoise (ces intellectuels dans leur tour d’ivoire…). Or, nous pensons qu’il faut (aussi) des poètes et des artistes pour faire la révolution, des soulèvements pour rien (et ils ont une valeur en soi, ne serait-ce que pour la joie qu’ils procurent), des gestes inutiles, des sédimentations inattendues, qui peut-être, donneront lieu à quelque chose qu’on ne peut soupçonner. A faire uniquement l’éloge du stratège – qui est, on le répète, bien évidemment essentiel au risque de rester dans l’inertie – Lordon semble oublier la faculté de l’homme qui est également celle de produire des miracles, ces « improbabilités infinies » selon la formule d’Hannah Arendt dans « La crise de la culture », inattendus et inouïs, qui parfois émergent sans qu’on puisse les prévoir et qui sont aussi le lieu de sa liberté et de son potentiel révolutionnaire. « Vivre sans » est un chemin, dont une belle route nous est tracée ici mais qui gagnerait peut-être à accepter ses voies multiples et ses espaces de traverse, autrement dit, ses complémentarités.

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