En place de Grève

Philosophie de l'architecture
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Les thèses foucaldiennes ont encore de beaux jours devant elles. Qu’on s’en réjouisse ou non, force est de constater l’impressionnante résilience de leurs concepts. Plutôt que de vénérer le piédestal idéologique érigé par certaines élites intellectuelles, Ludger Schwarte propose un renversement fécond. Dans son essai « Philosophie de l’architecture », le paradigme postmoderne qui relie espace et pouvoir est inversé. Foucault avait tenté de démontrer que l’architecture est affaire de coercition. Ludger Schwarte, lui, tente de voir dans quelle mesure elle peut être l’instrument d’une liberté politique. C’est ici un aspect performatif lié au théâtral et au spectaculaire de l’architecture que le philosophe allemand explore : en étant une « manière de rendre possible » (le rassemblement des hommes, l’insurrection), l’architecture permet « le déploiement de la présence d’une forme ».

Le pavé, architecture parfois indigeste du livre d’essai, n’est pas si étouffe-chrétien qu’il n’y paraît. Pourtant, deux écueils de différentes natures rendent la tentative quelque peu décevante. Pour commencer avec le moindre des deux maux, force est de constater l’inégalité du style de l’auteur, parfois limpide et enlevé, d’autres fois plus abscons et brodant à profusion. Là réside sans doute la limite de l’art de la traduction, pourtant si bien mené par Olivier Mannoni, fort bien habitué à la prose philosophique germanique. Ce défaut rend quelques fois la construction argumentative quelque peu lourde — un effet bancal dont on s’accordera à dire que cela est bien malheureux dans le cadre d’un ouvrage portant sur l’architecture.

L’autre difficulté, plus sérieuse, réside au niveau de la thèse même. Ludger Schwarte emploie à outrance une approche « top-down » qui, si elle a le mérite de subjuguer dans sa force conceptuelle presque magique, possède néanmoins d’énormes problèmes. L’auteur est loin de rompre avec la tendance foucaldienne des théories abstraites qui utilisent des exemples, non pour éprouver leurs propres limites, mais pour arriver à leurs fins, coûte que coûte. En particulier, il semble dommage de constater que des éléments concrets d’histoire de l’art et d’esthétique ne sont jamais conviés. On manque de ces bouts de matière historiques et culturels concrets, précis, qui fonctionnent souvent comme un révélateur photographique quant à la ténacité intellectuelle de la thèse première. Les processus de création eux-mêmes ne sont jamais abordés : pourtant, et on ne le rappellera jamais assez, la variété sémantique du terme « pouvoir » (et autres concepts associés) démontre qu’il est nécessaire de nuancer et de raffiner l’association de celui-ci à n’importe quoi d’autre. In fine, Ludger Schwarte s’arrange avec l’Histoire et la valeur des quelques exemples cités. Comment, pour ne citer que cela, peut-on écrire sur les productions d’espaces comme articulés au rassemblement populaire sans jamais évoquer d’église ? La démocratie, apparemment, n’est affaire que de tribunaux et d’hôpitaux.

Allons donc plus loin et testons les limites du raisonnement. Les grands espaces ouverts ne sont-ils pas plus souvent des endroits d’oppression ? Ou, à défaut, le temps de « libération » est-il qu’un phénomène plus ou moins accidentel au sein de ces ouvertures architecturales ? Que faire de la place Tian’anmen ? Que faire des espaces haussmanniens à Paris, précisément créés pour endiguer les mouvements révolutionnaires ? L’auteur n’aborde ce point dissonant qu’en toute fin de l’ouvrage et jette, presque pudiquement, un voile sur cette accro dans la machinerie de son argument. Le préjugé libéral de Ludger Schwarte pense l’ouverture et la transparence comme des biens en soi. Pourtant, là où la foule se rassemble, c’est l’émotion et l’irrationnel qui président, pour le meilleur comme pour le pire. En place de Grève, c’était bien la mort qui était donnée en spectacle. Seuls de purs idéologues peuvent lire dans ces rivières de sang, comme entre une voyante entre les lignes de la main, un Bien absolu à venir. Le vide peut être rempli par n’importe quelle force, que celle-ci porte le masque du libéralisme triomphant, du fascisme ou encore du communisme.

Ces nouveaux ensembles architecturaux sont-ils une condition nécessaire à la libération des peuples ? Il semble qu’il puisse y avoir un pouvoir démocratique sans espaces ouverts pré-requis. De surcroît, il ne semble pas plus que cette dimension là soit suffisante. Pour tester l’hypothèse de Schwarte sur ce point, il peut être fécond de prendre appui sur des exemples plus contemporains comme Nuit Debout sur la place de la République ou encore à l’occupation des ronds-points par les Gilets Jaunes. Au début du XIXe siècle, les Républicains français et italiens jouaient précisément de l’aménagement continu d’immenses espaces au cœur de Milan afin de promouvoir — du bout de leur canon ­— l’assimilation de leurs idéaux de liberté… L’espace n’est jamais une condition suffisante pour déterminer l’usage politique qui en est fait.

« Philosophie de l’architecture » est, en fin de compte, un mythe de l’agora à la mode du XXIe siècle. Il en possède tous les attraits comme les défauts. Il réussit surtout à intriguer le lecteur de bout en bout et conserve un didactisme fort appréciable à l’intérieur de la structure de chaque chapitre.

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