Partita saltata

Vocabulary of Need
Par

© S.Erome

Ce n’est pas la première fois que Yuval Pick, directeur du CCN de Rillieux-la-Pape, s’immerge dans l’œuvre de Bach pour interroger sa dimension scénique (« PlayBach », 2010). Avec « Vocabulary of Need » et sa « Partita », il confronte son langage chorégraphique à un chef-d’œuvre de la musique baroque, pour un résultat un peu sec, mais inspiré.

Au sein du corpus everestien de Bach, la « Partita no 2 en mineur » – et en son cœur sa monumentale et hypertrophiée chaconne – est l’un des sommets incontournables, qui pose d’emblée la vertigineuse question de son adaptation. La fréquentation entre Bach et la danse contemporaine remonte aux origines. Depuis les années 1980, elle a été incarnée et théorisée avec virtuosité par Anne Teresa De Keersmaeker, qui entretient avec la musique (« mon maître »), et Bach en particulier, une relation intime et d’intensité quasi magique. Prendre Bach comme point de départ d’un geste chorégraphique et pas comme simple prétexte sonore est une chausse-trape qui s’ouvre sur une double embûche : oublier l’origine dansée de la musique de Bach, composée autour de motifs traditionnels (gigue, sarabande…), et se laisser enfermer par la structure au détriment de la chair. Yuval Pick tente d’éviter le piège de plusieurs façons. Tout d’abord en choisissant une bande-son multi-instrumentiste et pas seulement celle du violon solo pour lequel la « Partita » a été écrite, mais surtout en se libérant d’une interprétation purement formaliste et contrapuntique ; ou, plutôt, en poursuivant l’obsession chorégraphique qui marque ses œuvres depuis l’origine : la représentation d’une dialectique individu/groupe. Car la densité vertigineuse des variations proposée par la « Partita » et sa densité harmonique deviennent l’écho de cette dialectique, chacun des huit danseurs participant à la fois à une expression commune (un travail fortement axé sur les mouvements de bras) et à un élan singulier propre tenant notamment à l’hétérogénéité des corps. Sur scène, une structure de quatre bandes réfléchissantes, courbées en leur extrémité – autant que de cordes au violon –, forme les points de jonction entre les trajectoires puissantes et précises des danseurs. Yuval Pick a raison de considérer, au-delà de l’extraordinaire complexité horizontale de la partition bachienne, le désir de verticalité qui la sous-tend – désir d’une ascension vers le divin –, plus prosaïquement démontré ici par un travail sur les poussées au sol et les jaillissements individuels. Reste que l’expression de cette verticalisation des intentions, aussi précise et organique soit-elle, reste assez sèchement exprimée sur le plateau par une grammaire chorégraphique dont la part intellectualisante déborde finalement celle de son support musical. À l’instar des séquences les plus radicales de Merce Cunningham associées à John Cage, l’affranchissement de toute velléité dogmatique de connecter systématiquement musique et danse s’effectue au profit d’une sorte d’exploration simultanée du mouvement et du son, au risque de perdre l’émotion au passage.

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