© Christophe Raynaud de Lage

Dans « Royan », comme dans tous les textes de Marie NDiaye, la volonté de puissance d’une femme  (Gabrielle, professeure de français) se heurte à la présence inconcevable d’une autre (sa jeune élève Daniella). Dans son adaptation à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, le théâtre bourgeois d’un metteur en scène (Frédéric Bélier-Garcia) s’écroule face au mystère de ce texte qu’il domestique peu subtilement. 

La faute d’abord à une scénographie infructueuse et laide. Il est significatif que le terme « décor » soit employé dans le programme car au lieu de creuser l’espace, celui-ci balise sans cesse le visible. Les oripeaux de la déréalisation (rideaux de filant noirs…) sont au rendez-vous. Les recoins sombres que l’espace tente de fabriquer, comme des gouffres indéfinis qui feraient trembler le réalisme, ne parviennent jamais à inquiéter la représentation. En se voulant fantastique, ce « décor »ne fait que surligner ses limites et ses intentions. Il est bien trop aménagé pour suspendre la vision. Il borne sans cesse le regard, et les événements lumineux très appuyés de Dominique Bruguiere ne font que le didactiser davantage. Tout cela est révélateur d’une théâtralité qui ne se laisse jamais déborder par le dispositif textuel fascinant de Marie NDiaye. Bélier-Garcia met trop d’ordre dans les niveaux de réalité vertigineux que superpose sans cesse son écriture. En établissant ce qui relève du réalisme et du montrable (les boîtes aux lettres, les galets, les chaises scolaires… éléments parfaitement inutiles à représenter), il écrase à la fois la force suggestive de l’œuvre et son indécision fondamentale. L’apparition spectrale d’un homme en fond de scène dans les respirations du monologue, qui renvoie forcément à l’un des parents qui inquiète la protagoniste (alors que dans le texte, on ne sait pas si cette présence est réelle ou fantasmée), montre à quel point ce théâtre capitule face à l’ouverture irrévérencieuse de cette parole féminine.

Le jeu de Nicole Garcia ne sauve pas le spectacle de son esthétique d’instituteur. Alors que chez Marie NDiaye, la morale est sans cesse suspendue  et que la culpabilité n’a nulle place, nous avons l’impression ici que la protagoniste tente sans cesse de justifier sa faute. Sa posture scénique est révélatrice : elle s’adresse trop souvent aux parents invisibles. Elle fait un sort à chaque mot, à chaque phrase (alors que les mots sont comme “ligotés”), introduisant des silences et des respirations psychologisantes alors que le texte de NDiaye fonctionne comme un flot nietzschéen, qui s’aventure par-delà le bien et le mal sans jamais justifier ses incartades. Alors que la langue de Marie NDiaye est un espace à part entière où l’inconcevable est ressaisi, un havre symbolique où le réel s’échafaude enfin, elle reste ici vulnérable et balbutiante. La gestuelle est elle-même très illustrative, et toutes les images-symboles fascinantes de la partition (les cheveux-serpents…) se replient à cause de gestes ou d’intonations qui les localisent et les justifient. Ainsi, nous n’accédons jamais à la douce architecture de cette langue qui surmonte la réalité inconcevable qu’elle nomme. Nous passons du même coup à côté de ce « roman » dont Gabrielle déclare être « issue », cette épopée  à la fois sublime et pathétique d’un « personnage » qui, d’Oran à Royan, cherche à s’extraire puissamment du sentiment et de la « furie » pour entrevoir l’ironie d’une « bonne vie. » Pour sa part, Bélier-Garcia nous maintient dans la sphère rasoir de la psychologie et du fait divers, bien loin de son héroïne qui, pour sa part, n’est pas « bercée de bonnes raisons. »

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