Noirs poissons

Et les poissons partirent combattre les hommes
Par

D.R.

D.R.

Depuis plusieurs années, la compagnie Maskantête, venue du nord de la France, défend un théâtre d’auteur, exigeant et engagé. C’est donc tout logiquement que la metteur en scène Anne-Frédérique Bourget s’est emparée de l’œuvre d’Angélica Liddell, découverte au festival ces dernières années. Angélica Liddell, ce n’est pas qu’une « performeuse » d’exception. C’est aussi une écriture, qui nous emporte ici dès les premières minutes du spectacle.

Ce texte de 2003, qui n’a jamais été mis en scène par Liddell elle-même, est sans doute moins connu que d’autres. Il est pourtant d’une actualité brûlante. La pièce évoque ces émigrés clandestins qui tentent de rejoindre les plages espagnoles et meurent durant leur traversée du détroit de Gibraltar : « Et cent Noirs s’échappent en courant du ventre de la baleine / cent Noirs dans la misère / avec des têtes de poisson ». Liddell cherche néanmoins à échapper à « cette stupide responsabilité messianique de l’écrivain », au « lieu commun charitable » et à la « dénonciation dégoulinante ». Elle fait plutôt le pari de la rédemption par la poésie, d’où l’apparition miraculeuse, à la fin de la pièce, de l’image de Pasolini, cet homme « aimé des poissons », « cet homme qui est là en train de marcher sur les eaux ».

Les comédiens, Arnaud Agnel et Adrien Mauduit, torse nu, en pantalon noir de zouave, accompagnés en direct par les percussions rigoureuses d’Alexis Sebileau, imposent leur présence physique sur le plateau et, par une double énonciation, mettent beaucoup d’énergie à rendre sur scène l’écriture « spasmodique » d’Angélica, ses anaphores enragées, ses paralogismes percutants, ses images barbares. Les intonations sont parfois un peu appuyées ou chargées d’intentions, comme s’il fallait renchérir sur un texte pourtant déjà très fort, qui « accorde à la réalité le droit au mystère ». Cependant, cette pièce interpellera le spectateur pour qui le théâtre n’est pas qu’un divertissement mais un lieu de réflexion qui le décentre.

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