Fetishizing Ohno

Par

(c) Maria Baoli

(c) Maria Baoli

Rarement début de spectacle n’aura produit autant de sidération. À même le hall néoclassique du Bâtiment Dynastie, le spectateur cherche une place au sol, le regard un peu perdu sur une étrange et inquiétante déambulation. Le ballet détraqué d’un homme en short crasseux, casque de moto et rollers s’y accomplit au milieu d’objets de récupération. L’homme fait sale, au point que certains spectateurs, à son approche, tentent d’éviter, avec un regard mi-gêné mi-dégoûté, toute forme de contact avec lui. Et puis viennent rapidement les premiers éclats de beauté. L’homme se met nu et, dans une course exaltée, attrape tout ce qui peut le vêtir (bâche et sacs en plastique, chiffons usagés). C’est alors qu’apparaît à nos yeux une sorte de diva altière et gracieuse, mais dont la robe grandiose serait faite de sacs-poubelles, et dont les fesses un peu crades demeureraient offertes à la délectation du spectateur. Montant les escaliers de marbre du hall, elle nous invite ensuite, depuis le balcon, à la rejoindre dans une salle obscure. L’ascension des marches opère ainsi comme la spatialisation d’une transition narrative et la symbolisation d’une métamorphose : Takao Kawaguchi s’y dépouille de son identité de performeur pour épouser celle de Kazuo Ohno, le célèbre danseur de butô. Commence alors, après ce prologue effarant d’une vingtaine de minutes, un spectacle beaucoup plus attendu, et dans lequel le danseur restitue à l’identique la danse du maître. Dans ce geste d’une grande humilité, Kawaguchi rend un hommage qu’il ne cesse de mettre en scène comme tel, en projetant quelques extraits vidéo, en indiquant avec une précision d’historien chaque scène dont il nous donne une copie, en ajoutant à la musique de Chopin les bruitages discrets d’une toux (celle d’Ohno ou celle d’un de ses spectateurs ?). L’intention est éminemment louable, tout comme l’acte de dépouillement de soi pour épouser la forme d’un autre, et dont le prologue constitue un moment génial et ahurissant. L’ensemble laisse pourtant circonspect tant il y a dans ce best of, comme dans ce geste de fétichisation, un côté « tournée des idoles » qui exclut un peu celui qui ne partagerait pas le même culte.

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