Les Trésors de la caverne

More Sweetly Play the Dance
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Ordre ou conseil ? L’injonction du film d’animation « More Sweetly Play the Dance » invite à la mettre en sourdine. Mais quoi ? La danse virevoltante du peuple africain post-apartheid, la fanfare qui chemine, joyeuse et solennelle, sur les murs de l’atelier de la Formation.

Mais qui ? Comme d’habitude, les puissants. On ne les voit pas : ce sont eux qui tirent les fils, pendant que le spectateur imbécile (vous, moi) fixe avec un sourire radieux les ombres de la caverne, le spectacle de la négritude. Un défilé de tuniques, d’hommes et de femmes au port hiératique, un peuple noir épique et poétique, semant des revendications pacifistes, dans la clameur heureuse des chants et des tams-tams. Mais ne l’oubliez pas : « More sweetly play the dance » ! Insidieusement, les dos se courbent sous le faix des fardeaux des champs, le poids des icônes et des bustes figés. Retour au culte de la personnalité ? On voit passer des potences à perfusion, les travailleurs et les éclopés du système. Quoi, une manifestation ? Taisez-vous donc ! Clin d’œil ironique à Chaplin, le micro du Dictateur qui plie rappelle cette bonne habitude qu’ont les grands Blancs, capitalistes et képis (en ces hauts temps de démocratie, Manuel Valls ne nous contredira pas), de gentiment fermer nos gueules. Ne tournez pas la tête, zombies ! Et dansez dans les clous ! La violence est une chanson bien douce, qui ne pleure que pour leur plaire.

Dictatures, esclavage, lutte des classes, et pourquoi pas : Inquisition. La force et l’intelligence de cette fresque mouvante, c’est sa polysémie, sa capacité à évoquer l’Histoire universelle. Les corps vidéo se décharnent en dessins, les hommes portent des cages. La danse devient macabre… Justement, « More Sweetly Play the Dance » : voilà qui me faisait penser à Paul Celan. William Kentridge, artiste sud-africain de confession juive, aurait-il fait allusion au poème « Fugue de mort » ? « Jouez pour nous faire danser », « Jouez la mort plus doucement », ordonne le maître de l’ironie nazi à ceux qui creusent leurs tombes, dans la terre et le ciel des camps. Avec sa procession de squelettes sous un ciel de lait noir, l’installation de Kentridge devient hommage et requiem, l’aspect faussement suranné du montage questionne notre aptitude au souvenir.

Et c’est dans un frisson délectable, mais toujours sans bouger un ongle, que l’on regarde s’étirer sur la toile la tragédie des faits divers : les guerres, les famines, la caravane des errances et des exodes. La beauté mélancolique de l’Histoire. Pourtant, ce n’est pas que le passé qu’on contemple, mais aussi notre présent… Peut-être plus… Car le dernier figurant du manège, c’est cet enfant-soldat plein de grâce qui au passage nous met en joue. Une invitation à bondir et briser nos chaînes ? Rappelez-vous, dans l’allégorie platonicienne, ceux qui s’émerveillent devant les ombres des marionnettes étaient les vrais prisonniers, aveugles au soleil de la vérité… Spectateurs, citoyens, encore un effort ! Il est temps de quitter la caverne.

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