Faire danser les mémoires

Bled Runner
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Une plaie ouverte. Une blessure jamais pansée, ou si mal, ou si peu. Alors, pour parler de la relation de la France à l’Algérie, de l’Algérie à la France, Fellag marche sur un fil. Celui, tendre et lucide, de l’humour, envers et contre tout. « Vous avez raté votre colonisation, nous avons raté notre indépendance », souligne-t-il. Alors, si « on est quitte », autant convoquer de nouveau l’Histoire, les petites jouxtant toujours la grande.

Le comédien de 67 ans retrouve Mouloud Chalabi, son personnage fétiche, et compile dans un seul en scène d’une heure trente, une succession de sketches jubilatoires, à la frontière de deux cultures. Le spectacle de la scolarité du jeune Mouloud, d’abord française puis algérienne, est aussi comique que probant. L’écolier ne sait plus que répondre − « les Kabyles ? », « les Gaulois ? », « les Arabes ? » − à la question sentencieusement posée par le professeur : « Mouloud, qui sont tes ancêtres ? » Fellag brosse aussi un portrait doux-amer de l’Algérie de sa jeunesse. Du silence des femmes et de la misère sexuelle des hommes, se frottant dans les autobus contre les jeunes filles ou s’adossant aux murs, les yeux perdus dans le flou de leur avenir.

Une des scènes les plus réussies est sans nul doute ce récit d’une fête clandestine, organisée dans le village kabyle où grandit Mouloud. La mère du petit garçon et ses voisines s’enivrent en l’absence du père et se déhanchent sans complexes au son de la radio interdite. Instant d’émancipation et de lâcher prise que la mise en scène complice de Marianne Épin incarne sur le plateau par une série de robes chatoyantes qui tournoient insolemment autour de Fellag. Une assemblée de femmes algériennes dans les années 1950 reprend soudainement vie. Toute la réussite du spectacle est là : par-delà le rire, raviver les mémoires.

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