Le Maître et Marguerite

Tenter le diable

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Adapter au théâtre « Le Maître et Marguerite », de Mikhaïl Boulgakov, peut apparaître impossible, voire « utopique » selon le metteur en scène Igor Mendjisky, tant ce chef-d’œuvre est pour ce dernier « un bloc protéiforme mystérieux ». Pari réussi cependant, au théâtre de La Tempête, avec un spectacle qui, entre autres qualités, nous entraîne, dès la première minute, dans l’univers psychédélique et improbable de Boulgakov, dans ce monde diabolique où rien n’est ce qu’il semble être et rien de ce qui semble être n’est.

La puissance de ce spectacle réside ainsi dans sa capacité à nous rendre sensible l’univers délirant et sensé, tragique et comique, sacré et athée, imaginé par le dramaturge russe et à nous faire vivre l’absurdité du monde et des croyances dénoncées par Boulgakov avec la même intensité que celle qui se dégage de l’œuvre originale. Comme le dit Mendjisky du roman, « il y a toujours une note dissonante chez Boulgakov, qui nous éloigne un peu du vrai, sans pour autant nous égarer dans le fantastique », et c’est précisément ce qu’a su rendre son adaptation : tout ce qui se passe sur scène semble plausible, un chat qui parle ou le Diable dissertant sur l’existence de Jésus ou encore Ponce Pilate, cinquième procurateur de Judée, en proie au doute absolu.

En faisant cohabiter sur scène les langues – le russe, l’hébreu, l’araméen et l’anglais – et les époques – procès staliniens et condamnation de Jésus –, les tableaux se succèdent avec une évidence qui, à elle seule, prouve le génie de Boulgakov et de Mendjisky. Grâce aux choix opérés tant au niveau textuel (les dialogues sont les plus représentatifs de l’œuvre originale) que scénique (ainsi un fond d’œil en vidéo semble juger ironiquement les personnages qui jouent la comédie de la vie sans recul ou encore le public, appelé à participer à un jeu d’argent ou à danser sur scène, constituant un personnage à part entière) et à une interprétation brillante – génial Romain Cottard campant trois personnages (Woland, Afrani et le docteur Stravinski) avec une intensité, une subtilité et un détachement parfaits, et excellent Adrien Gamba-Gontard en procurateur de Judée torturé et honnête –, il ne fait aucun doute que le Diable existe, qu’il passe un pacte avec Marguerite ou encore que Ponce Pilate a tenu exactement ce dialogue avec le Christ (Yuriy Zavalnyouk, parfait).

Ajoutés à cela de la pop US chantée en russe (Lou Reed, « Perfect Day ») et des vidéos apocalyptiques en arrière-plan, la plongée dans l’univers délirant et fantastique de Boulgakov est immédiate, ce qui fait de cette adaptation, à l’instar de ce que dit Mendjisky du « Maître et Marguerite », un numéro de music-hall « d’une originalité enivrante et contemporaine » : brillant !

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