Crossroads to Synchronicity

Tomber, tomber bien

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Sur scène, fenêtre et portes rappellent ces seuils de l’être qui ne sont ni des entrées ni des issues, mais comme chez Paul Delvaux, points de réverbération et d’organisation de l’image. Elles ont aussi valeur de bouche, lieu de contrôle du débit et de l’éloquence : ce que le Soi a à dire, ne vous le livre jamais tel quel, mais sous sa forme fantomatique, qui se manifeste et se congédie dans le même mouvement. Cette logique de projection suppléante, d’être sans épaisseur, est reprise par une vidéo proche de ce qui se déroule sous nos yeux, retransmise au ralenti sur le mur du fond. Résonance qui trahit quelque chose sans désigner quoi : difficile de ne pas y voir l’échec programmé de toute psychanalyse, impropre à révéler l’ego réfractaire. Toujours le même mur donc, cette division inaugurale comme condition de l’être sensible et cogitant, cette même condamnation à vivre grâce et disgrâce en idiot, à remarquer les synchronicités sans valable raison. Mais cette mésintelligence de soi qui ancre en nous la certitude d’un ego transcendantal comme un trou béant ouvre aussi tout le champ du poétique. Présupposer un accès immédiat et permanent à soi-même sans essayer de le vérifier, c’est se priver de cet espace invalide qui est celui du rêve, de l’art et du beau – définitivement aussi celui de Carolyn Carlson.

Et il faut s’appeler Carolyn Carlson pour oser faire du concept de synchronicité jungien un champ d’expérience poétique. Qui d’autre pour soupçonner le potentiel chorégraphique de la primauté noétique de l’ego et la possibilité pour l’étant cogitable et la pensée cogitante de s’exaucer sous une forme tangible ? Mais personne, pour se lancer dans une exploration lumineuse de ces débordements mystiques qui font les pulsions intimes de l’être et dont nous n’observons que les saillies superficielles. Troublant de regarder en face une incarnation, même analogique, de sa topique profonde, donner une enveloppe à ces tonalités perceptives de l’inconscient – étrangères alors qu’elles adhèrent à tout ce que nous sommes et le décident. On ne les ressent que dans des instants de fougues ou de pertes d’équilibre brusques. Le spectacle ainsi prolonge ces symboliques de la suspension et de la chute : un nuage, des roulades, des carambolages, le flottement des cheveux détachés et des soies. La danse comme l’ego ne s’évaluent peut-être que de deux points de vue, celui de l’élévation, l’élan qu’ils déterminent, celui de la chute, l’écroulement qui insiste en eux.

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