Levez-vous pour les bâtard.es !

© Brune Aulagne Barbie

Si le slogan injonctif servant de titre à ce nouveau spectacle de Okto, jeune compagnie féministe créée en 2016, laissait craindre un geste artistique un peu trop acerbe et vindicatif, c’est à un drame shakespearien.ne au sens noble du terme qu’elle nous propose d’assister, sa contre-histoire fictive du monde et du théâtre étant à la fois tragique et ironique, conçue comme un laboratoire épique où l’idéalisme de ses interprètes ne cesse de s’éprouver joyeusement.

Souhaitant donner chair à Judith Shakespeare, figure vaporeuse esquissée par Virginia Woolf dans « Une chambre à soi », la troupe imagine l’« attentat théâtral » qu’aurait représenté son entrée en scène, précisément située le 8 décembre 1660 à 17h45, à une époque où l’on préférait, en France et ailleurs, voir les filles « dans le tombeau que sur le théâtre » (selon Bossuet). Très bien écrit, parce qu’il est à la fois littéraire et organique, le texte de Laora Climent commence par exposer judicieusement ce contexte historique avant de se laisser aller à toutes les facéties anachroniques qui feront de son spectacle une détonnante chambre d’échos. Rappeler que « la cause de la peste est le théâtre », c’est sous-entendre que le theatrum mundi shakespearien, au-delà de son acception métaphorique , évoque plus intensément la vocation cosmique de l’acte dramatique, et que brûler les planches lorsqu’on est une femme pour se trouver « en lien avec les étoiles », c’est incendier tout un ordre du monde.

« Le lieu du théâtre permet le voyage dans l’Histoire », voilà la philosophie de Okto, qui cherche moins à réécrire la grande fable historique, comme Pénélope Bagieu peut le faire avec ses vignettes culottées, qu’à y jeter espièglement du trouble et du dissensus, la déjouant par les malices  dérangeantes et dégenrantes de la représentation, par ses parodies télévisuelles, ses travestis grotesques et ses pom-pom girls angéliques. Militante, leur forme n’en est pas moins dialectique, les comédiennes se disputant sans cesse la robe de leur Judith et par là-même la perspective symbolique de leur drame à écrire, vacillant entre fureur mythique et fougue sentimentale. Le talent métamorphique des six interprètes (mention spéciale pour Lisa Colin), auquel s’adjoint l’accompagnement musical délicat et vibrant de Justine Gaucherand, ne font pas de ce spectacle une énième épopée féministe mais un acte populaire dans la tradition du Globe, une récréation engageante et bringuebalante, une blague très sérieuse sur les pouvoirs révolutionnaires du théâtre.

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