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Arendt avait démontré comment l’empilement de règles bureaucratiques et le respect inconditionnel des règles et lois et de leurs représentants expliquait inéluctablement la catastrophe humaine que fut le IIIe Reich. « Peurs » décrit cela en une modernité parfois adolescente mais poignante et parfois puissante : terrorisme, raison d’état, intérêts économiques croisés, tout concourt à l’application sans marge d’un corpus de règles affichées comme protectrices et, al fine, destructrices d’humanité par ce pays pourtant auto-proposé comme modèle ultime de la démocratie et de la liberté.

Nous sommes avec le prisonnier 10005 : enfermé à Guantanamo sans raison connue ni supposée autre que la nécessité de nourrir l’appétit de « sécurité » de ce peuple américain, Baal moderne engloutissant ses enfants et son environnement et pour ce faire, manipulant au-delà du soutenable les lois et les humains. L’absurdité kafkaïenne de l’enfermement sans cause, la grève de la faim du prisonnier gavé de force, l’absolue déshumanisation portée par les geôliers, tout concourt encore une fois à revisiter Milgram et ses humains normaux devenus bourreaux par la force du respect de l’autorité. Le surgissement d’un avocat barbu joyeux et sans peur, Pück au pays des blouses oranges, permettra un long combat qui conduira à la libération. Oui, la société américaine n’a que faire des hésitations d’un humanisme qu’elle abhorre, oui, la conjonction des intérêts permettant l’affirmation de leur puissance comme première conduit au désastre, oui, aussi, cette conformité à la règle génère l’enfer sur terre tout autant qu’elle permettra l’opposition à l’absurde.

Ce moment est une réflexion bienvenue sur ce que nous pouvons accepter et là où nous devons réagir, car c’est là que se joue la survie du vivant. L’inacceptable comme conséquence de la règle. Mis en scène avec rythme, porté par deux acteurs engagés physiquement et charnellement dans leur jeu, cette pièce a tout pour séduire et éduquer un public moins au fait de l’horreur système, 1945 se fait bien loin. Les références culturelles et politiques sont les bienvenues mais parfois surement lointaines pour le public de jeunes adultes et adolescents présents ce soir-là. Donc bienvenues !! Peut-être faudrait-il « giacomettiser » (en enlever, en enlever, chercher à montrer le concept dans sa nudité) quelque peu pour parfaire une démarche socialement salutaires pour nous, citoyens, trop souvent endormis par le brouhaha commercial que ce pays sait tout aussi bien produire.

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