Bucoliques Géorgiennes

Women of Troy
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Le projet de Davit Gabunia et Data Tavadze jongle entre élusif textuel et allusif culturel pour s’aventurer quelque part sur les berges de la suggestion et du surgissement. Ces deux piliers de leur dramaturgie sont traités sur un mode bucolique ; une référence toute virgilienne qui s’intègre parfaitement dans la source d’inspiration des deux artistes géorgiens, habitués des auteurs tragiques antiques tels qu’Euripide ou Eschyle.

« Women of Troy » replace le féminin comme voix centrale de la fabrique du récit. Ces femmes sont conteuses et tisseuses à la manière de la chaste Pénélope ou encore des fileuses de Velázquez. Elles sont le catalyseur polyphonique, la mémoire chorale de leur malheur et de celui des autres. En ritualisant l’ensemble du dispositif théâtral, les auteurs cherchent à coudre des bouts de récits personnels et fragments de fresques épiques pour réaliser une grande tapisserie narrative. La lenteur assumée des tableaux fait partout affleurer le symbole discret.

L’alternance présentée entre individualité et caractère universel des destins entremêlés se transformerait facilement en un ennuyeux truisme sans le contexte géorgien, qui pénètre et structure la matière de cette pièce. Ce ne sont pas n’importe quelles guerres que content les cinq femmes au plateau. L’invocation du nom mythique de Troie place la narration au sein d’un circuit intertextuel et géopolitique dense. Les échanges entre Géorgie actuelle, sud de l’Europe et Bassin méditerranéen s’étendent sur une immense période historique ; celle-ci entremêle, après les cycles troyens, diverses croisades et guerres de religion dont la Géorgie fut l’un des théâtres (aujourd’hui sans doute méconnu). Tirant le fil jusqu’à la période moderne, les dramaturges rattachent à ce passé le traumatisme encore récent de la chute du bloc soviétique. Zeus vient au secours de celles et ceux qui fuient la violence communiste.

Si Gabunia et Tavadze ne donnent pas l’impression de dire quelque chose de radicalement nouveau, ils le disent cependant avec délicatesse. Pour mettre à jour l’extension temporelle et géographique, la scène se métamorphose en un espace voyageur, un lieu de l’entre-deux. Une poignée de mélodies songeuses – aux quelques intervalles répétés ad libitum – participent à la suspension des mémoires. Les chants d’oiseaux liminaires font surgir (et retourner) la fable d’un espace-temps éternel où l’ordre et le chaos se fécondent en continu.

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