Du cirque jusqu’à s’en sentir (V)îvre

(V)îvre
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(V)îvre - Collectif Cheptel Aleïkoum Circa Tsuïca mes Christian Lucas - (c) Ian Granjean

(V)îvre – Collectif Cheptel Aleikoum Circa Tsuïca mes Christian Lucas – (c) Ian Granjean

C’est peut-être cela, l’intuition : de nombreux artistes ont créé en 2020 des spectacles dédiés à la rencontre, au geste qui va vers l’autre, à la communion des corps et des âmes. Le collectif Cheptel Aleikoum et sa fanfare cirque, qui porte le beau nom de Circa Tsuïca, n’en sont pas à leur ballon d’essai en la matière : le Repas, cabaret participatif sous chapiteau, est un modèle du genre. Pour autant, le spectacle « (V)îvre » n’est aucunement une redite, et, s’il laisse à penser que la tête des spectateurs pourrait tourner, ce n’est ici que d’une ivresse purement spirituelle. Confiants dans la capacité de la musique à créer le partage, les artistes invitent le public à un bœuf géant, chacun pouvant entrer muni de son instrument de prédilection – du moins, quand les réglementations changeantes le tolèrent. C’est ainsi que dès l’entrée sous le chapiteau les membres du collectif invitent les spectateurs à un sound painting général, avec quelques facéties qui aident à instaurer une atmosphère plutôt propice au rapprochement. On imagine que le dispositif a dû être adapté aux contraintes du temps : ce qui a été pour nous un moment chaleureux pourrait bien tourner au grand défoulement collectif, dans les bonnes conditions. Puis le spectacle commence, construit autour de deux constantes : le détournement de la piste circulaire en « rue » que les artistes traversent de part en part, et l’affirmation du vélo acrobatique comme agrès récurrent du spectacle. Qui ne s’arrête évidemment pas à cela : trapèze, corde volante, roue allemande transformée en tambour, fouet, ce ne sont pas les occasions de faire montre de virtuosité technique qui manquent. Mais cette monstration cède toujours devant la recherche d’un « effet de présence », comme on parle ailleurs d’effet de réel. Ce qui importe avant tout, ici, c’est de jouer, des instruments évidemment, du public en fait, surtout. La musique jouée par la fanfare, toujours entraînante, dicte le tempo du spectacle, et la dramaturgie s’efface largement devant elle – on serait plutôt en peine de suivre des personnages ou de tirer un fil – et peu importe ! Et rien n’est épargné pour abolir la division piste-gradin, le quatrième mur du chapiteau : l’adresse, d’emblée, est directement faite au public, le jeu se déploie dans les escaliers et sous le gradin… Du coup, parfois, les agrès sont sous-employés, comme cette roue allemande absolument imposante mais qui fait un modeste petit tour de piste et puis s’en va. Il y a là moins une maladresse qu’une éthique de l’humilité, un évitement délibéré de l’esbroufe, qui s’emploie à saper systématiquement l’image du circassien surhumain pour que l’interprète reste perpétuellement à hauteur du spectateur. Jusqu’à cette scène finale, brillante, dont on ne dévoilera rien pour en préserver la force poignante, sinon qu’une allégorie de la Mort s’invite à la fête. Une façon de rappeler qu’il faut jouir ici et maintenant du bonheur que nous pouvons y trouver ? Si l’invite est faite avec l’élégance de la modestie, l’envie du partage et l’honnêteté des intentions, il est difficile de la refuser.

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