En dépit d’une écriture assez neutre, il s’agit d’un livre passionnant retraçant la généalogie d’une discrimination sociale d’autant plus « originale » que profondément sédimentée : celle par laquelle la lenteur (et le cortège de qualités négatives qui l’accompagne, indolence pécheresse, paresse et indiscipline, manque de productivité) se voit attribuée à certains groupes sociaux. Laurent Vidal, historien spécialiste du Brésil, analyse la constitution progressive de cette discrimination de/par la lenteur : d’abord associée à la résistance, la lenteur renvoie, au Moyen Age,  à la flexibilité, par opposition à la rigidité. C’est au XIVe siècle, avec l’apparition des péchés capitaux, qu’elle se voit condamnée : l’acédie devient un péché divin autant que social. A la Renaissance, l’invention du sauvage, qu’on déclare indolent et paresseux, permet de légitimer l’ambition coloniale des Grandes Explorations. Tandis que l’époque valorise les échanges commerciaux et la promptitude, la naissance de la société industrielle, les instruments de mesure temporelle (chronomètres, horloges, qui assurent la synchronicité et l’efficacité les activités) achèvent d’imposer une hiérarchie du temps. Loin de préexister aux activités humaines, le temps est construit par elles, et vise à produire la coordination et la disciplinarisation des corps la plus optimale).  La modernité se constitue comme « société métronomique », on y célèbre la vitesse ; les hommes lents manquent non seulement de rapidité mais aussi de vigilance, d’attention. Passée cette première partie à la fois sismographique et (agréablement) didactique, c’est dans une deuxième partie, plus dense, riche d’exemples, que Vidal expose sa thèse, d’après laquelle la lenteur a pu aussi se constituer comme instrument de subversion de la cadence rapide imposée par l’époque. Tandis que les dockers écossais, fin du XIXe, invitent à ralentir la production à travers leur mouvement de sabotage « Go Canny », les « estivadores » de Rio ou « roust’abouts » de la Nouvelle Orléans, pour faire passer les longues heures d’attente entre deux cargaisons à décharger, improvisent des rythmes musicaux, composent des chants, jouent à des jeux de hasard ; l’usage de la syncope, dans le ragtime ; la fréquentation nocturne de honky tonks : autant de modalités plurielles par lesquelles les ouvriers, en se réappropriant un temps propre, contrarient la temporalité unique du travail. A l’issue sa stimulante enquête, l’historien voit dans l’existence des hommes lents une véritable possibilité de résistance, une remise en cause du tempo capitaliste, par laquelle, à l’opposé de notre idéal contemporain de vitesse, se déploie l’utopie d’un temps autrement employé ; à l’instar de Bartleby et de sa « glissade improductive ».

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