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Commençons par reconnaître que la mise en perspective des dilemmes issus de la philosophie morale, utilitarisme en tête, est une composante indéfectible de la création fictionnelle anglosaxonne, beaucoup plus que de la veine esthétique française. C’est en se plaçant dans cette tradition qui, scéniquement, a alimenté depuis les années soixante-dix tout un courant alternatif de théâtre expérimental, immersif et plus ou moins engagé (plutôt plus que moins), que se situe la compagnie Ontroerend Goed menée par Alexander Devriendt et consorts. C’est que les Flamands n’ont pas attendu la crise sanitaire pour proposer des expériences à la marge – mais toutes sauf marginales –, ainsi que l’avait démontré, par exemple, le ludique « £¥€$ / Lies » (Avignon 2019).

Le dispositif de « T.M. », forme courte de moins de 45 minutes pour un spectateur et entièrement virtualisée – à déconseiller donc à ceux dont la visiophonie fait hérisser le poil – mélange messages préenregistrés avec, au cœur de la séquence, un « entretien d’embauche » sous la forme d’un questionnaire dont on ne sait pas très bien s’il provient d’un test Myers Brigg ou du formulaire d’inscription à OK Cupid. Car après le minimum de préalable requis, tout bascule en une maïeutique ludique mais brutale qui n’y va pas par quatre chemins pour interroger nos inclinaisons et nos contradictions morales. S’il est difficile d’en dire plus sans gâcher un certain effet de surprise qui fait partie intégrante de l’expérience, on comprendra vite que « T.M. » pose des intentions thought-provoking théâtralisées par la présence de sa trentaine de comédiens-recruteurs performant depuis les quatre coins du monde, dans un choix pleinement assumé d’un art-vidéo distanciel.

Le problème de ce séduisant projet, même pour qui se laisse facilement séduire, ce qui est notre cas, par cette catégorie de dispositifs interactifs et minimalistes, est qu’il ne réussit pas totalement ni dans sa dimension ontologique – qui tombera, selon la personnalité du spectateur, un peu à plat, faute de profondeur, étant donné, notamment, la contrainte de durée – ni sa dimension esthétique, abandonnée au profit d’un usage très standard de la vidéo et du numérique. Mais peut-on vraiment reprocher à Ontroerend Goed de ne démontrer aucune volonté de dépasser la simple représentation d’une expérience issue d’un labo de sciences sociales ? Peut-être pas, si l’on considère que « T.M. », malgré ces réserves, transporte avec lui une certaine aura de mystère et de fantaisie grave qu’il faut prendre pour ce qu’elle est, et rien de plus plus : un stimulant jeu de l’esprit visant à alléger et réconcilier nos psychismes fatigués et divisés par l’angoisse du monde contemporain (Covid compris). A son issue, on ne répondra peut-être pas à la question rousseauiste sur la bonté naturelle de l’homme, mais on aura partagé un petit moment d’humanité intime et bienveillant.

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