Le parti de la fantaisie

Théorie des prodiges
Par

karl biscuit portrait pour coulisses théorie des prodiges

Portrait de Karl Biscuit (c) D. R.

Karl Biscuit est metteur en scène, compositeur et concepteur image de la « Théorie des prodiges ». Je le retrouve avant son spectacle autour d’un verre. Alors que nous parlons de réenchantement du monde, à quelques pas de nous un enfant hurle des tubes assourdissants dans un micro tendu par sa mère.

« J’ai démarré comme musicien et compositeur. J’ai beaucoup composé pour le théâtre et la danse. Ensuite j’ai glissé vers la collaboration artistique, puis vers la mise en scène. Je voulais pouvoir inventer ce qu’en tant que spectateur j’aurais eu envie de voir sur scène.

J’ai été formé par Alwin Nikolais, chorégraphe et maître de l’art cinétique. La vidéo est de plus en plus souvent intégrée au monde du spectacle. Personnellement, je la considère comme un moyen particulier d’éclairer la scène avec trois projecteurs. Je crois à la transversalité entre disciplines, je ne hiérarchise pas la musique, la danse, la lumière et le son. Ils forment un tout. Le théâtre est un espace vide, un temps, que l’on réinvente au moyen des corps et de la lumière.

Notre parti pris esthétique et politique est la fantaisie. Tout en le considérant comme nécessaire, nous nous distinguons d’un théâtre social dont l’engagement passe par l’austérité et un discours énervé. Notre filiation est autre : nous revendiquons le droit au fantastique, à la légèreté, à l’humour, au merveilleux. Ce n’est pas un désengagement du monde, c’est un désir de contrecarrer l’horreur du monde par de la beauté, de la beauté simple. Ne pas ajouter du laid au laid, ne pas céder à un monde crépusculaire et à ses représentations macabres ou scatologiques. Retrouver de la joie. Cette position nous met en marge, il est difficile de nous étiqueter. Nos modèles sont Georges Méliès, Jacques Tati, Jaques Demy… Nous adorons aussi Miyazaki, le dessin animé, l’heroic fantasy, Tolkien, les cultures numériques. La culture “geek” en fait.

Marcia [Barcellos] et moi avons fondé notre compagnie, Système Castafiore, en 1990. Nous avons une trentaine de spectacles derrière nous. Cette année nous présentons en création à Avignon la version courte d’un projet en cours, dont la forme définitive sera donnée à l’automne au Théâtre national de Chaillot. Nous avons cherché à offrir un moment calme, doux, enchanteur au sein de l’agitation avignonnaise et de la furie générale.

Le mot “théorie” est un gag, nous n’élaborons pas de théories mais nous invoquons les mondes magiques, en référence à une époque d’avant la rationalité scientifique où les phénomènes naturels étranges comme les comètes, les monstres, les difformités restaient inexpliqués. Ces “mondes possibles” ont été évacués par la connaissance scientifique, mais ils resurgissent aujourd’hui par le biais de la science elle-même : le principe de Heisenberg, la physique quantique, la théorie des cordes. Nous avons travaillé à partir d’un ensemble d’enluminures datant du xvie siècle et redécouvertes récemment, le manuscrit d’Augsbourg, qui recensait les prodiges, miracles et signes divins survenus depuis les temps bibliques. Cette référence à la Renaissance ne se veut pas nostalgique ou iconoclaste, nous la récupérons pour nous inscrire dans l’ultramodernité. Ainsi, la bande-son mixe des arrangements de John Dolan avec des chants du xvie siècle.

Notre équipe a vu plein de belles choses au festival : Gaëlle Bourges, très élégant, Lambert, pour la lumière et les chorégraphies, “Femme non-rééducable”, avec une très bonne Maud Narboni, “Braises”, hard mais bien apparemment, et le concert des Dakh Daughters. »

 

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