Compartiment critiques

Par Arnaud Laporte

Arnaud Laporte

D.R.

En juillet 2006, à l’entracte de « La Flûte enchantée », au Festival d’Aix-en-Provence, le critique lyrique d’un quotidien du matin me demande, à propos du metteur en scène : « Mais c’est qui, ce Krystian Lupa ? » J’ai souvent raconté cette anecdote qui illustre pour moi l’un des maux les plus pernicieux qui frappent le monde de la critique : le cloisonnement.

Les raisons en sont multiples, sans doute, et les rédacteurs en chef qui assignent des compétences très délimitées aux plumes de leurs journaux dès lors qu’il s’agit de théâtre, de danse ou d’opéra – pour le cirque ou les arts de la rue, on peut penser que c’est le jeu de la courte paille qui en décide ! – ont leur part de responsabilité. Mais il me semble malgré tout que les critiques elles-mêmes et eux-mêmes jouent leur rôle dans cet état de fait. ATTENTION, LA SUITE DE CE TEXTE CONTIENT DE GROS MORCEAUX DE GÉNÉRALITÉS !

Pourquoi si peu de critiques de théâtre vont-ils voir de la danse – sauf quand le Festival d’Avignon y consacre autant de place – ou de l’opéra ? Pourquoi si peu de critiques de théâtre sont-ils au fait des tendances de l’art contemporain, des musiques, voire de la littérature ? Face à elles et eux, des artistes qui toujours davantage se nourrissent de tous les arts, présentant sur les plateaux des univers construits à partir de textes, bien sûr, mais aussi d’œuvres plastiques, de musiques d’horizons très divers, de cinéma, de romans graphiques et de toutes sortes de cultures savantes et/ou populaires. Pourquoi demander aux artistes de nous donner à voir le monde dans toute sa complexité si soi-même, dans son propre domaine, on reste dans sa zone de confort et d’expertise ? Les pratiques artistiques du xxie siècle sont de plus en plus transversales, mais la critique, elle, demeure disciplinaire.

Si je parle ici des critiques de théâtre, il en va de même dans les autres disciplines, et je suis tout aussi triste de constater que bien peu de critiques littéraires ou d’arts plastiques vont au théâtre, par exemple, ou que peu de critiques musicaux sont au fait des tendances de la littérature contemporaine. On aura bien compris mon propos et ma déploration, qui rejoignent aussi une autre de mes préoccupations majeures concernant la critique : combien de voix vraiment libres dans ce métier ? Et je parle d’une liberté qui inclut aussi l’inconscient du critique, si souvent préparé a priori à aimer ou à descendre en flammes telle ou telle production.

Nous le savons tous, nous qui apprécions le théâtre et lisons la presse : on songe bien souvent que l’on aurait pu écrire le papier d’Untel ou d’Unetelle avant d’en prendre connaissance, sachant pertinemment ce qu’il ou elle allait dire ou penser. Tristesse. En ouvrant davantage leur champ d’expertise, en se confrontant à d’autres pratiques, d’autres esthétiques, mais aussi à d’autres artistes, les critiques de spectacle vivant sortiraient des petits cercles consanguins qui nuisent à la qualité même de leur travail, le plus souvent à leur insu.

Il est vrai que dire du mal d’un spectacle d’une personne que l’on aime bien, avec qui on a pu parler, échanger, pourquoi pas boire un verre, cela n’a rien d’évident, humainement. Mais si l’on respecte une personne, et son travail, il me semble que nous avons un devoir de vérité, qui doit en retour être respecté par les artistes dont nous parlons. Le donnant-donnant est là : dans l’échange de matière à penser, et nulle part ailleurs.