Nadia Beugré, une femme qui marche sur un tapis de foutaises

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« Mon père était musulman. Ma mère était la cinquième femme de mon père. Je suis la douzième ou treizième enfant de la famille. Je viens du quartier chaud d’Abobo, au nord d’Abidjan. Je ne suis pas une personne agressive, mais je ne cherche pas à plaire. Tu vois, j’ai tout ça sur mon dos. Alors quand ça ne va pas, j’aime bien le mettre quelque part, montrer ma faiblesse, mais je sais aussi me guérir. Je n’aime pas mettre ma peine sur l’autre. […] Quand le monde me ronge, je rentre dans ma bulle de questionnements et de colère et je me documente avec des témoignages réels, je ne lis jamais la presse. Et puis je pleure et je fais table rase. »

Comme le veut le rituel coutumier à I/O Gazette, j’offre à Nadia Beugré un paquet mal ficelé qui contient « La Saison de l’ombre », de Léonora Miano, une histoire de femmes puissantes qu’elle ne connaît pas : « Vous avez déjà eu mon cadeau hier », me répond-elle [NDA : la veille, j’assiste à « Legacy », monté au théâtre de la Cité internationale]. Je vois qu’elle connaît déjà tout du contre-don et du potlatch ; quant au don, c’est sa signature éthique et artistique. Quand on vit au Burkina Faso, j’imagine que le réel vous travaille autrement.

« Je ne suis pas là pour de la belle danse. La belle danse sert à aveugler les gens, à cacher ce qu’il y a derrière. » Pour « Tapis rouge », Nadia Beugré a rencontré les travailleurs « derrière » les mines d’or et de coltan : « Des femmes y font couler leur sang pour faire remonter l’or à la surface […]. Je veux parler de ce qui se passe sous le tapis rouge, sous les paillettes. » Sous les « foutaises » de la politique en particulier.

Avec « Legacy », Nadia Beugré rend hommage aux femmes qui ont marché (Solitude, Reine Pokou, Fari Nzinga, les immolées de Nder ou les marcheuses de Bassam) et exploite les ressources de l’adjanou – danse rituelle que les femmes pratiquent quand il n’y a plus d’espoir. Dans « Quartiers libres », programmé au Tarmac également cet automne, la danse, asphyxiée, survit grâce à l’Autre, grâce au public. Quand celle que j’appelle désormais « Nadia » me quitte pour partir en répétition, elle conclut : « Quand tu vas mal, que tu as des pensées tristes, pense à moi. » Point final.

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