Circa, retour sur les derniers spectacles de l’édition des 30 ans

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"FLOWN" - Pirates of the Carabina © Mark Robson

« FLOWN » – Pirates of the Carabina © Mark Robson

En ce dernier weekend d’octobre, la 30e édition du festival Circa touche à sa fin. L’occasion d’explorer, encore, ce que le cirque actuel propose en imaginaires renouvelés.

Des tendances confirmées

Sans surprise, on y retrouve des thèmes qui traversent généralement le monde du spectacle, entre intranquillité et audace. La première s’exprime face à un environnement anxiogène où l’humain peine à trouver sa place, dans un monde devenu absurde. La seconde apparaît comme une tentative de résistance, non pas frontale, comme si la revendication politique n’était plus de mise, mais indirecte, comme si notre survie se jouait dans d’autres champs.

Au niveau artistique, on retrouve une tendance nette à la théâtralisation. Les personnages doivent être typés, et il semblerait qu’une ambiance ne suffise plus à un spectacle de cirque : il lui faut aussi un texte d’auteur. Tendance qui finirait par reléguer au second plan, si on n’y prend garde, ce qui fait la singularité du cirque : son rapport au corps. La rencontre fertile des autres arts de la scène se confirme cependant, avec de claires incursions sur le terrain de la chorégraphie, notamment.

« Mémoire(s) » – Cie du Poivre Rose © Antoinette Chaudron (5)

Des spectacles expérimentaux diversement convaincants

« Programme » du Groupe Merci s’inscrit clairement dans toutes ces explorations. Sur un texte commandé à l’auteur Éric Arlix, adressé à la deuxième personne, c’est le récit allégorique d’une lutte absurde et mortifère au sein d’un jeu aux règles incompréhensibles. Dans une mise en scène habile, un narrateur déclame le texte, tandis qu’un acrobate équilibriste semble reproduire sous nos yeux les instructions données. L’espace scénique, central, consiste en des plateformes que le protagoniste relie en jetant des échelles qui lui servent de ponts. Encombré du fatras consumériste de l’homme moderne, il manque de choir, il tourne en rond. Jusqu’à la rupture finale. Un texte fort, avec un goût de « Fight Club », mais en insistant sur la solitude glaçante de l’individualisme néo-libéral. Déconcertant, très théâtral, inventif et provocant… mais peu circassien.

« Mémoire(s) » de la Cie du Poivre Rose est un excellent exemple de ce qu’un bon travail de théâtralisation peut produire, même s’il se dégrade un peu dans la deuxième moitié du spectacle. La qualité des exercices circassiens est également variable, avec un exercice de hula hoop complètement dispensable, et un passage au trapèze qui n’est que le prétexte à un très bon monologue. Dans l’ensemble, le spectacle fonctionne bien, grâce à un rythme enlevé, à des interprètes convaincus, et à une pléthore de belles trouvailles visuelles. Surtout, les numéros de corde lisse et de cadre coréen sont extrêmement réussis, le dernier venant poser un magnifique tableau pour le final. « Mémoire(s) » montre ce qu’une belle écriture de spectacle, et la présence de quelques interprètes doués en théâtre, comme l’est Amaury Vanderborght, peut apporter au cirque. Le spectacle que nous avons vu venait d’être créé, mais il vaut le coup d’œil malgré ses défauts de jeunesse.

« Traits d’Union » – L’Envolée Cirque © Christophe Chaumanet

Des spectacles modernes et maîtrisés

« Flown » de Pirates of the Carabina est une proposition d’un autre genre, qui bénéficie de l’inimitable talent des Anglo-saxons pour livrer des spectacles complets, rythmés, avec une identité forte. Ici, le pop-rock est roi, joué en live, avec une qualité qui donne le sentiment d’assister à un vrai concert. Les numéros sont inégaux, mais les circassiens sont particulièrement bons dans tous les agrès aériens : des cerceaux pleins de grâce, une corde lisse maîtrisée à la perfection, un fildefériste plein de faconde. Un spectacle réjouissant, qui ménage une place au récit de vie des artistes présents sur scène. Une manière d’humaniser le showbiz, peut-être ? D’appeler aussi, discrètement, par l’exemple, à suivre les chemins de traverse sans se soucier des injonctions à rentrer dans le moule productiviste ?

« Poste vacant », le spectacle de sortie de promotion du Lido, à donné lui aussi de belles choses à voir, même si l’énergie et la maîtrise des interprètes était inégale. On retiendra les deux très bons numéros de trapèze de Bambou Monnet et de Catalina Aguayo Lessa, tous les deux fortement écrits, faisant la part belle à la recherche de figures statiques, dans la lignée des explorations de Chloé Moglia. Egalement, un duo très réussi porteuse – voltigeur, par Hemda Ben Zvi et Amir Guetta, qui méritent aussi une mention spéciale, la technique étant magnifiée par l’utilisation d’une narration lisible et efficace. Néanmoins, c’est le numéro de Catalina Aguayo Lessa qui a le plus marqué les esprits : interrogeant frontalement les attributs de genre, la trapéziste affublée d’une barbe postiche entretient le trouble en dévoilant un corps qui, pour être celui d’une femme, présente la carrure de celui d’un homme. Et réussit le tour de force de le faire cependant oublier, ce corps exhibé, en portant une proposition calme et forte, sur un Ave Maria qui la transcende.

Le dernier spectacle du festival n’est pas exactement du même tonneau, en ce qu’il se veut plus familial, ce qui n’exclut en rien la qualité. « Traits d’union » de L’Envolée Cirque c’est un quatuor circassien réunissant deux générations, augmenté de deux musiciens leur composant un écrin sonore tout en finesse. Les agrès sont inaccoutumés – d’abord une plateforme suspendue, montée sur un axe, qui est le prétexte à des jeux d’équilibre, puis deux fils de fer interdépendants, puis enfin un agrès original, fait de quatre fines cordes lisses. L’ensemble est aussi aérien et léger que les agrès le laissent présager. « Traits d’Union » interroge avec poésie ce qui relie, lignes verticales ou horizontales, interdépendances et rencontre des générations, avec simplicité et générosité. Les acrobates évoluent dans une complémentarité complice, chacun s’essayant avec plus ou moins de bonheur à différentes disciplines – mais il est rafraîchissant de voir ainsi des artistes de cirque ne pas céder à l’hyperspécialisation. Le final aux cordes de Jeanne Ragu et Pauline Barboux est impressionnant de grâce et d’audace. Du cirque élégant, en somme.

Circa confirme ainsi en beauté à la fois son talent pour défricher les terrains du cirque de demain, et pour réunir sous ses chapiteaux toutes les générations autour de spectacles exigeants mais pas abscons, sensibles mais brûlants de vitalité. Vivement la 31e édition.

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