Alkantara Festival : l’esprit d’un lieu

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Né il y a 25 ans d’une initiative de promotion de la danse contemporaine au Portugal, Danças na Cidade, Alkantara est devenu le faisceau biennal de convergence des énergies chorégraphiques et théâtrales. I/O était à Lisbonne pour le premier week-end du festival.

Alkantara, avant d’être un événement, c’est d’abord un lieu. Un pont, si l’on en croit son étymologie arabe. Ce vieux bâtiment du quartier de Santos réaffecté aux activités d’une association culturelle, avec une vue imprenable sur le Tage, est certainement l’un de ces pôles énergétiques qui fait le lien, tout au long de la saison, entre porteurs de projets et diffuseurs, performeurs et public. L’« Espaço Alkantara », cédé par la municipalité en 2008, est un lieu d’accompagnement artistique mais aussi, pendant le festival, de ralliement, de fête et de représentation. On y avait croisé l’année dernière Christiane Jatahy en pleine résidence de création, et cette année le chorégraphe et danseur marocain Radouan Mriziga, dont l’envoûtant « 7 » est programmé dans l’édition 2018. Car Alkantara a un double visage, offrant une sélection portugaise aussi bien qu’internationale. Dans cette dernière, « Corbeaux » de Bouchra Ouizguen, circulant un peu partout depuis deux ans, Antoine Defoort et son « Un Faible degré d’originalité » vu à Reims Scènes d’Europe en 2017, ou encore la re-création de « Five Days in March » du serial festivalier Toshiki Okada. Moins connus en France, les Mexicains de Vaca 35 rejouent l’un de leurs anciens spectacles « Lo único que necesita una gran actriz, es una gran obra y las ganas de triunfar ». Librement inspiré des « Bonnes » de Genet, ce court duo au réalisme volontiers cru et crade offre une version décapante et humaniste des chocs sociaux et intimes, des haines médiocres, dans une esthétique à mi-chemin entre le glauque et le burlesque, façon Ettore Scola d’« Affreux, sales et méchants ».

Côté portugais, au Maria Matos Teatro Municipal, Sofia Dinger présente « Uma canção para ouvir-te chegar » (Une chanson pour t’entendre arriver). A l’instar de « Ensaio para uma cartografia » de Mónica Calle dans laquelle Dinger était d’ailleurs l’une des interprètes, « Uma canção… » est une proposition dont la radicalité expérimentale ne peut être qu’affaire de quitte ou double. Dans ce solo « pour une présente et de nombreux absents », la performeuse portugaise se confronte aux limites de la parole. D’abord impossible autrement que sous la forme de pépiements, faits à la bouche et amplifiés par micro, comme une étrange conversation de laquelle, à moins d’être doué de glossolalie aviaire, on se contente de recevoir, brute, l’énergie stridente. A ce langage non articulé se mêlent des sanglots, des demi-rires et reniflements que Dinger traite comme les composants actifs d’une étrange mélodie dont la désolation pointe dans des morceaux de discours bientôt explicites : un dialogue avec Rimah Jabr, artiste palestinienne exilée au Canada, avec Etty Hillesum, morte en déportation en 1943, et avec son propre père, dont l’évocation posthume est en creux dans tout le spectacle. Cette désolation de l’absence, c’est bientôt le lied de Schubert « Ständchen » qui en devient la figure musicale envahissante, interprété à toutes les sauces vocales ou instrumentales. Dinger exploite avec sobriété un matériau sonore fécond, ponctuant ses ultimes interventions de coups de grosse caisse semblables aux battements d’un cœur alourdi. « Entends-tu les rossignols ? / Hélas ! voici qu’ils t’implorent, / Qu’ils t’adressent en mon nom / La douce plainte de leur mélodie. » Voilà les oiseaux psychopompes qui, sur les barbelés d’Auschwitz ou les murs de la mémoire intime, sont les messagers de la perte et de l’oubli.

Alkantara Festival, Lisbonne, du 23 mai au 9 juin 2018
http://www.alkantarafestival.pt

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