Au bout du compte

Infini
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En découvrant « Infini », au titre plein de promesses, on espère retrouver le Boris Charmatz d’« Enfant » et de « 10 000 gestes ». Mais ce sont mille et un comptes qu’il nous livre ici. Un exercice de style fastidieux qui laisse le spectateur sur sa « fin ».

Dans un flux continu, la pièce interroge la logique des nombres et leur retour cyclique, cette pulsation sans fin qui permet aux danseurs de se repérer dans l’espace et le temps. En faisant compter ses interprètes haut et fort, Boris Charmatz rend hommage aux mathématiques, qui constitueraient selon lui l’« ADN » de la plupart des systèmes chorégraphiques. Il brise aussi une certaine conception de la rigueur classique et montre que le corps du danseur est traversé de dates, de souvenirs et de marques anarchiques.

Cependant, le dispositif s’épuise aussi vite que le spectateur. Des lumières froides jonchent le plateau et scandent cet amoncellement de nombres. Tels des gyrophares aveuglants et psychédéliques, ils semblent vouloir nous alerter de quelque chose, d’une fin possible ; mais laquelle ? Un compte à rebours est lancé jusqu’à zéro, puis s’enfonce plus loin après la virgule avant de remonter jusqu’à des temps qui nous dépassent… 2019, 2020, 2025… Les interprètes se font alternativement chanteurs, conteurs, compteurs.

On ressort perplexe de cette démonstration littérale, aux références multiples et brouillonnes. Les interprètes entonnent des extraits du « King Arthur » de Purcell, citent les « Indes galantes » de Rameau ou lancent des bribes du « Chandelier » de Sia. Ce mélange pour le moins baroque convainc peu. Faut-il y voir une illustration des effets de récupération, de déplacement et de détournement des formes dansées ? La ballerine serait-elle devenue un symbole de la pop culture grâce au tube de Sia ? Le Krump, aux origines contestataires, serait-il récupéré et légitimé par les structures institutionnelles, comme le suggère l’allusion à la vidéo de Clément Cogitore pour la troisième scène de l’Opéra, mettant en scène unebattle de rue sur la « Danse des Sauvages » de Rameau ? On s’étonne, d’ailleurs, de cette référence à une vidéo controversée, dont on ne saura si elle était un hommage ou un pied de nez ironique.

La dernière partie d’« Infini » déroule un tableau historique, pour ne pas dire didactique, où les nombres deviennent dates, dans une énumération systématique qui tourne à la révision (1492 : découverte de l’Amérique, 1515 : Marignan…). Et même en cette période de rentrée, on doute de l’intérêt de ce rappel au premier degré des dates fondatrices de la culture occidentale.

Certains tableaux parviennent néanmoins à recréer la poésie caractéristique des plus belles propositions de Boris Charmatz. Ce sont, du reste, les moments où les interprètes cessent de compter, les temps suspendus, qui demeurent les points forts de ce spectacle. Comme quoi les bons comptes ne font pas toujours les bons spectacles.

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