Ce cul nous voyons, ce cul nous regarde

Mektoub, My Love : Intermezzo
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Par Laure Woestelandt

On sait qu’Abdellatif Kechiche aime filmer les corps et les désirs, féminins surtout. Rien d’étonnant à ce que son « Mektoub My Love : Intermezzo » déroule son action dans les êthos de la circulation des flux de désirs et des corps : la plage et la boîte de nuit. Dans le premier tableau aux allures impressionnistes d’un déjeuner sur le sable au crépuscule, on retrouve le talent du cinéaste pour saisir des moments de vie sur le vif avec cette joyeuse bande de copains et de cousins découverte dans le premier volet, « Mektoub My Love : Canto-Uno ».

Le deuxième tableau, kaléidoscopique, s’apparente à une recherche formelle. Il nous plonge pendant près de trois heures, éprouvantes et réjouissantes, dans l’antre d’une boîte de nuit sétoise où ces jeunes se retrouvent pour danser, boire et désirer. Kechiche étire alors le temps des scènes de danse et dirige sa focale sur les fesses de ces jeunes filles en twerk (danse traditionnelle d’origine ivoirienne).. Trois heures immersives, est-ce la durée nécessaire pour regarder par delà les culs (et le cunni, on y viendra !) ? Et apercevoir à l’horizon d’une chute de rein que le geste esthétique de Kechiche esquisse une politique et une pratique des désirs et de subjectivation des ces adolescentes, bien loin du male gaze dont on l’a un peu vite accusé. Abdellatif filme la façon dont ces filles vivent leurs corps et leurs transformations. Leur liberté crèvent l’écran.

Le statut de ces images de fesses n’a rien de pornographique dans leur mise en rapport. De leur assemblage surgit un rapport de force où ces femmes prennent le pouvoir de leur corps, par leur corps, maîtrisent leurs désirs puis jouent avec ceux des hommes. Chacune à sa manière orchestre son marivaudage d’un soir : Marie décide de se glisser entre deux hommes, prise en sandwich pour mieux attiser la jalousie d’Amine qui ne désire qu’Ophélie, occupée à mener par le bout de la langue un garçon prêt à la faire jouir au détour d’un cunnilingus de treize minutes. La mise en scène se déploie au travers les danses fulgurantes et leurs twerks incessants, entêtants jusqu’à transformer ces actrices en déesses païennes, performatrices d’un rituel d’émancipation des corps et d’agencement collectif du féminin qu’elles inventent. Expérience cinématographique intense, cette œuvre reflète  la recherche d’un  cinéaste qui repousse et questionne les limites politiques et poétiques de son art : sublime.

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