Dans l’intimité d’une poupée badass, fluide et chantante

Hen
Par

DR

Que serait une marionnette subversive ? Une poupée de mousse et de latex qui, tout en s’animant, c’est-à-dire en développant une âme, prendrait vie sans s’anthropomorphiser ; une diva chauve, hypersexuée, dotée d’une bouche dévorante, virile à gros seins, capable de dégager charme fou, sensualité et innocence, sans que ces qualités l’enchaînent pour autant à une identité humaine : de sorte que la poupée de Johanny Bert, auteur-metteur en scène montant à l’origine d’un succès du OFF – « Le Petit Bain », en 2017 –, renverse aussi bien son statut de marionnette – trop vivante pour être inerte – que son statut d’humain – trop libre pour se laisser pétrifier dans les catégories traditionnelles binaires de ce dernier. Zigzaguant entre et hors des identités, « Hen » (pronom suédois signifiant indifféremment les genres masculin et féminin), la marionnette éponyme, poupée pleine de possibles, se raconte en chansons, alterne mélodies politiques à la recherche d’un « genre utopique », chuchotements de ses états d’âme, déhanchements et grivoiseries anatomiques (« S’il te plaît bouffe-moi la rate, et les sinus, je t’en prie fais-moi un vessie-lingus »). Dans une obscurité voluptueuse, fendue par des néons fluo, une scène de cabaret abrite son émouvante confession et ses métamorphoses physiques. Deux musiciens attentifs, joueurs de xylophone et de violoncelle électroacoustique, sculpteurs de sons délicatement immersifs, ajoutent à l’intimité de l’effet boîte. Manipulée par deux hommes en noir à vue, la marionnette séduit et effraie, l’ambiguïté de sa monstruosité rappelant à nous autres la relativité de notre normalité. Ses interludes parlés, moins « maîtrisés » que le chant, ponctués d’hésitations et de silences, constituent autant de brèches de fragilité par lesquelles semble se dévoiler la vérité d’un être. La familière étrangeté de la poupée est une invitation à la scruter de près, afin d’y reconnaître quelque chose – inclinaison du visage, soupirs –, autant de détails par lesquels un autre apparaît. Thème fourre-tout, le genre et le questionnement qui l’accompagne sont ici renouvelés par la mise en chansons, dans un décalage plus propice à la sensibilisation qu’à la réflexion théorique. Charme des chansons (Brigitte Fontaine, Gainsbourg, Ringer, Pierre Notte), poupée effrontée et attachante, originalité du dispositif : l’ensemble suscite une séduction immédiate, grâce à cette exfiltrée d’un cabinet de curiosités, infiniment émouvante, nue et sans apprêt, qu’on a autant envie d’écouter que d’enlacer.

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