Le festival dédié à la francophonie faisait cette année peau neuve : en changeant de nom d’une part – il devient « Les Francophonies – Des écritures à la scène » – en redéfinissant ses deux moments forts, consacrant « Les Zébrures d’automne » au spectacle vivant (théâtre, danse, musique) et « Les Zébrures du printemps » à l’écriture et à ses auteurs, enfin – et surtout – en confiant la programmation à un nouveau regard, celui d’Hassane Kassi Kouyaté, directeur depuis janvier 2019.

Le festival qui met à l’honneur la langue française dans la multiplicité de ses habitations poétiques, de ses rythmes et de ses accents, foisonnait, cette année encore, de propositions théâtrales, de danse, d’arts de la rue, de concerts et de rencontres, au travers desquelles l’on se réjouissait d’entendre les inépuisables voix qui traversent les mots, les peuplant d’échos différents selon qu’on est en Martinique ou au Burkina Faso, qu’on écrit en français depuis l’Algérie ou Israël.

Cette multitude de voix, c’est celle que recueillait la salle de bistrot du spectacle « Pourvu qu’il pleuve », à partir d’un texte de la dramaturge Sonia Ristic. Au cœur du microcosme d’un café, les vies, les espoirs déçus des uns, les attentes des autres s’échangent, se croisent, parfois se rencontrent. Un couple adultère, des serveuses et leurs désirs « rapetissés », un cuistot colérique… la réussite de la mise en scène tient dans cette manière, inattendue et originale, de prendre le contre-pied, par un parti-pris stylisé, du débordement foutraque qu’on attribue à une salle de bistrot. Évoquant ce réel déceptif forcément jamais à la hauteur de l’idéal qu’ils en ont, les excellents comédiens de « Pourvu qu’il pleuve » s’approprient le texte au travers d’un choix de jeu marqué – une diction découpée, des déplacements graphiques- à rebours d’un réalisme sociologique. Le spectacle trouve sa force et son émotion dans cette manière de s’éloigner de toute fidélité illustrative au réel, alors même qu’il ne parle que de lui.

Cette juste distance à l’égard du monde, c’est aussi celle du magnifique spectacle de Jean-Claude Fall à partir du texte de Mohamed Kacimi, « Jours Tranquilles à Jérusalem », qui raconte le complexe processus de création du metteur en scène Adel Hakim, se heurtant aux réalités quotidiennes, aux convictions et refus des uns et des autres – des comédiens palestiniens auxquels il demande de jouer des israéliens-, alors qu’il tente de monter un spectacle sur l’histoire commune d’Israël et de la Palestine. Expurgé de tout pathos, loin de toute tentation du tragique, le spectacle parvient à insuffler une presque légèreté et une énergie inouïe dans ce marasme, grâce à l’humour du texte, caustique, toujours à la lisière de l’accablement sans jamais y tomber, et à la virtuosité et l’engagement des comédiens. Choisissant de traiter la question d’Israël depuis un autre point de vue, celui d’une mémoire problématique, incarnée par un personnage souffrant d’Alzheimer, le spectacle « Etranges Etrangers » peinait plus à convaincre, malgré la sensible peinture des unions improbables qui se forment comme autant de manières de survivre face aux douloureuse contrariétés de l’Histoire.

Il y avait beaucoup de joie dans la rencontre des ces multiples voix, en ce début d’automne, au cœur de la caserne Marceau, QG du festival : celle de sentir toute l’amplitude d’une langue, sa force de résonance et les réserves infinies d’images dont la nourrissent ceux qui la parlent.

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