Foutraque, érudit, drôle : « Nous autres » quoi !

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Il est des moments rares dans la vie de critique où l’objet spectacle compte moins que la rencontre des équipes qui le portent, où la satisfaction ronronnante du spectateur choyé laisse place à l’excitation de la participation et du partage, où l’en-dehors propre au regard critique laisse place à l’en-dedans d’une complicité inévitable quand les bras et les cœurs des hôtes s’ouvrent avec une telle évidence sincère.
« Nous autres », festival dont l’intention est de faire (de) l’histoire autrement est un de ces moments : une proposition artistique variée, du work-in-progress au sublime, de l’intimité d’une table ronde de 50 spectateurs sous la férule si pleine d’humour et d’énergie de l’éminent Patrick Boucheron avec ses pairs, au sublime du chamanisme en Amazonie, exposition logée au palais des ducs de Bretagne (à voir sans aucun prétexte acceptable d’évitement), d’une « battle » mettant aux prises sans pitié et surtout sans jamais se départir d’un humour joyeux entre autres les professeurs éminents du Collège de France, à l’irruption de tricksters dans les marbres du délicieux musée des beaux arts… Difficile de reprendre haleine dans ce festival où chaque tournant amène à une découverte inattendue.

C’est foutraque, tordu, énergique, joyeux. Amical au point d’être presque familial et sûrement en tout cas familier, en ce sens où chacun et tous sont associés justement et en respect. Ce sont donc trois jours au service des histoires de l’histoire. Discipline volontiers perçue comme poussiéreuse, sérieuse, savante. Chiante. Et le contraste est d’autant plus puissant quand nos chères têtes, presque illuminées de leur savoir sans limite et de leur joie de chercher encore, se laissent aller à un discours d’une fluidité et d’une clarté séduisantes, d’un humour permanent, d’une humilité savante. Le tout dans un ballet à qui la complicité entre les intervenants donne une plénitude et une élégance comme on en rêve si souvent sans la trouver.

On apprend donc, on s’instruit avec passion, admiration pour cette simplicité et cette évidence de la joie de savoir et de partager. Les acteurs, artistes et techniciens servent merveilleusement cette odyssée des historiens, équipe du « Grand T », théâtre hébergeant de ce festival hors normes, soudée autour de sa directrice Catherine Blondeau, la première à savourer ce pétillement des yeux et cette exultation des neurones. Leader éclairée d’une exigence sans trêve d’un autrement constructif et respectueux de l’humain, spectateurs comme collaborateurs. Une grande dame exigeante qui génère généreusement, autour d’elle et dans sa proposition théâtrale, une énergie de vie chaleureuse et intelligente.
Un moment de joie donc, mais qui mérite d’être partagé, plus. En élargissant cette mise en scène des savoirs et de leurs enseignements à d’autres disciplines de sciences humaines et sociales ? En faisant interagir les publics ? En accentuant la mise en valeur de la contribution de savants jeunes, discours renouvelés et narration singulière ?

Car « Nous Autres » a un potentiel de puissance créative sur lequel on aimerait voir se bâtir une cathédrale plus universelle : lieu et temps rares de partage théâtralisé des savoirs et de leur contribution à une pensée qui s’en vient éclairée par les enseignements érudits sur le monde qui s’enfuit.  Un très beau moment donc, intelligent et drôle, où il faudra se rendre sans faute à la prochaine édition avant qu’un succès populaire inévitable ne le rende inaccessible.

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