Architecture d’« Architecture » : commentaire d’un extrait de l’acte I, scène 6

Par Pierre Lesquelen

Vaillants spéléologues du puits sans fond de la vérité et du langage, les anges déchus de Pascal Rambert parcourent le théâtre du monde avec dans leurs caboches quelques modestes meubles design, exposant alors avec humilité leur exil pathétique aux pauvres hommes (ceux qui ne s’appellent ni Stan ni Emmanuelle à la scène et dans la vie), enfouis dans un néant catastrophique à cause des violons désaccordés de ces artistes de génie. Clin d’œil manifeste à son confrère poète, William Shakespeare, Pascal Rambert met en scène dans le premier acte d’« Architecture » la crise entre Jacques, patriarche architecte, et son fils Stan, qui, bafouant habilement le logos avec quelques borborygmes (« ah ah beuh bloug rreugrr pi pi », p. 13), se révolte contre la cérémonie qui honore son père. Au silence de Cordélia face au roi Lear succède le « pi pi » rabelaisien de Stan, dont on fantasme déjà toutes les potentialités scéniques qu’il offrira à l’acteur. Voulant mettre hors de lui ce « gorille » paternel à la barbe blanche, le môme rebelle le provoque encore dans la sixième scène, que nous étudierons :

STAN – or eur or eur grup grup

ANNE – c’est son chef-d’œuvre néo-baroque

STAN– fesses fesses

ANNE – porche balustres

STAN – anges à fesses

ANNE – colonnes chapiteaux doriques chapiteaux corinthiens

STAN – fesses dorées

ANNE – attique ciel

STAN – fesses fesses

JACQUES – sors

ANNE – mais on sent également une blessure ces corps ils crient ils annoncent quoi ? Ils soufflent dans les trompettes mais

STAN – reugghhh

JACQUES – sortez-le (p. 55-56)

Dynamique et énigmatique, ce dialogue fait basculer la tension « dramarchitecturale » de la pièce dans un tragique des plus irrésolu. Par-delà l’évidente ouverture à une dramaturgie postcontemporaine, nous verrons en quoi ce point névralgique du monument théâtral de Pascal Rambert constitue un puits de vérité insoupçonné, une apocalypse cachée au milieu d’un désert apparent du sens, une oasis régénérante qui, après son « Art du théâtre », mettant en scène un acteur et son cocker noir, offre la plus belle gamelle évangélique aux chiens errants que nous sommes.

1° Un art poétique à rebours – Stan ou l’allégorie du Théâtre comme déglutition

« L’art du théâtre s’accomplit parfaitement de l’art de vomir », peut-on lire dans un célèbre manifeste poétique de Pascal Rambert. La décrépitude conceptuelle du langage artistique que met en scène « Architecture » est effectivement transcendée par cette réserve insoupçonnée de beauté contenue dans le seul fait de vomir, jouissance corporelle qui se pratique en famille et qui ressoude temporairement le collectif(« – ça va Anne ? – oui je vomis », peut-on lire p. 60). « Tu vomis mon style », profère d’ailleurs le père, Jacques, dès sa tirade d’ouverture (p. 13) à son fils Stan, alors qualifié de « raie des profondeurs » (p. 12). Dans cette scène où les borborygmes bestiaux de Stan se transforment en substantifs plus intelligibles (passant de « grup grup » à « fesses fesses »), la figure révoltée incarne alors l’idéal d’une parole déglutissante face à la rigidité compacte du vieux monde. Au langage lapidaire d’Anne, fille prodige qui rend hommage aux prouesses architecturales de son père en cimentant les mots comme des parpaings (« colonnes chapiteaux doriques… ») répond la parole organique et tremblante de Stan (comme le note typographiquement Rambert par son usage de l’italique). À la bétonnière buccale de la fille qui moule un discours trop expositif (aspect démonstratif renforcé par l’emploi du présentatif : « c’est son chef-d’œuvre néo-baroque », affirmation trop claire qui suggère l’académisme paradoxal du rococo paternel) s’opposent les sphincters imprévisibles d’un animal en détresse faisant de la voix théâtrale elle-même une paire de « fesses » déglutissante et des paroles enfantées de petites crottes désimbriquées.

2° Une contre-histoire de l’art. Stan ou l’architecte paradoxal d’une transgression culturelle

Si le discours de Stan peut apparaître de prime abord comme une simple diarrhée verbale (moins aiguë cependant que les habituels monologues de Rambert), il constitue en fait un véritable orifice-édifice qui tend à remplacer, plus que les monuments paternels dont il est question ici, l’espace même de la représentation. La paronomase inaudible construite par ses premiers mots (« or eur », qui laisse entendre « horreur ») désigne de toute évidence (et de manière rabelaisienne là encore) la cour du palais des Papes. De « cour d’honneur » en « cour d’horreur », Rambert provoque par le truchement de son acteur le génie magnifique du lieu (bien plus terriblement que l’« Inferno » de Romeo Castellucci). Entorse bestiale au classicisme, l’édifice transgressif de Stan s’appuie par ailleurs sur un pointage du détail (« anges à fesses », « fesses dorées ») qui, comme l’a analysé le célèbre historien de l’art Daniel Arasse, permet de déchirer à lui seul les canons de la représentation. Dilatant les petites « fesses » angéliques perdues dans les conventions naïves de l’image, Stan fait d’« Architecture » une nouvelle Renaissance artistique où les dorures faussement provocantes d’autrefois s’inclinent devant l’immaculé tapis blanc d’un théâtre total.

3° Le crépuscule des idoles – Stan : Francky Vincent des ténèbres ?

N’observons pas toutefois cet extrait d’un œil trop sérieux, car de toute évidence l’humour discret de Rambert affleure dans la parole farfadesque de Stan. Ce révolutionnaire invétéré ne chercherait-il pas tout simplement à amuser la galerie ? Loin d’être un corps souffrant (aucun autre événement ne venant attester un syndrome de La Tourette), il se pose ici avant tout en diablotin tropical. Car, dans cette jubilation salivante que lui procure l’invocation du bas corporel, comment ne pas déceler cette stylistique de l’obsession ludique qui caractérise l’écriture de Francky Vincent ? De « Tu veux mon zizi » à « Fruit de la passion », on retrouve effectivement dans la poétique du chanteur guadeloupéen un même usage de la réduplication monosyllabique pour prolonger la seule extase du dire. Mais si Stan enténèbre de sa mèche d’ébène la tequila verbale de son mentor, c’est parce qu’il ne suit pas le précieux conseil délivré par les deux vers de Francky : « Y a pas que la fesse dans la vie / Y a le sexe aussi. » Condamné à répéter inlassablement « fesses » sans varier le lexique, Stan échoue dans son acte révolutionnaire aussi piétinant que les principes esthétiques du père, ce dernier finissant par le bannir trop aisément (« sors », « sortez-le »). Lui qui voulait s’inspirer également du rappeur Booba, chez qui ce sont les « fesses qui applaudissent » (extrait du poème « Drapeau noir »), en remplaçant le « clap clap » cérémoniel dévolu à son père par un « fesses fesses » un peu fastidieux, se retrouve prisonnier de son délire décadent. C’est par une allusion à Magic System que Jacques finira d’ailleurs par l’emporter à la toute fin du premier acte : un « Bougez bougez » (p. 62) bien senti qui fera fuir toute cette maisonnée de grands artistes qui ne savent plus à quels saints se vouer.

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