Liberté à Brême / DR

D’un fait divers sordide adapté en son temps par R.W Fassbinder à la télévision allemande, Cédric Gourmelon fait théâtre. Hanna Schygulla en moins, Valérie Dréville en plus.

Un geste typique du théâtre d’aujourd’hui, donc. Typique de ce théâtre qui veut dépasser le texte et « adapte ». Non pas un roman cette fois : un téléfilm. Comme pour mieux ancrer la geste dramatique dans le réel et nous affirmer la connexion du médium avec son temps. Doublement ici, puisqu’en plus de faire de la télévision sa matière, c’est dans les boues de la tristesse du quotidien que la pièce trouve in fine son origine : celles du fait divers qui crée les légendes et font des victimes d’hier les martyrs d’aujourd’hui.

Quel(le) martyr(e)? Ici celui d’une femme, Geesche, que Valérie Dréville porte en elle jusqu’au plateau avec la verve dramatique qui lui est propre, pour nous amener au cœur des affres qui font de sa vie l’enfer symbolique de toutes les autres. Toutes celles qui ces jours-ci manifestent et dont nos écrans usent des mots pour faire de la fureur un simple bruit. Le bruit de fond de ces télévisions allumées que nous ne regardons même plus.

Un geste salvateur, mais qui pose doublement question quand il use du réel pour ne finalement proposer autre chose qu’un théâtre de récit. Et un théâtre bien fait, sur le plateau duquel dansent les corps et flottent les voix de ces âmes blessées dont on attend qu’elles viennent crever nos yeux et percer nos tympans… ce qu’elles font avec talent sous le regard caressant d’un Christ crucifié.

Mais reste que si le théâtre ne peut pas tout, il est capable de faire trembler les lignes, et il est important de le souligner alors qu’il embrasse ici la destinée d’une femme dont l’histoire est éminemment politique. Jean-François Lyotard parlait en son temps du langage comme d’un médium incapable de créer l’union au-delà des désaccords ontologiques qui font de la société cet agrégat de foules divisées. Il avait certainement raison, mais il était aussi ce philosophe qui parlait de la littérature comme d’un art chargé de « témoigner des différends en leur trouvant des idiomes », et la pièce semble ici oublier cette nuance.  

Sur le plateau noir, lui-même posé à même un sol de la même couleur pour indiquer la fin de tout espoir, les mots qui font de la vie de Geesche cet enfer dans lequel « la mort est un bonheur » ne permettent que trop rarement de faire du geste artistique le brûlot politique qu’il aurait pu être. L’idiome au service du malheur. Face à l’horreur de cette vie et la force de cette femme qui donnera la mort pour tenter de sauver son honneur, les mots réduisent trop souvent le réel à la poésie qui le constitue pour ne rien proposer d’autres qu’un instant de communion ou chacun est d’accord mais personne ne se lève. Comme si, à défaut de pouvoir renverser la donne, le théâtre ne pouvait plus nous scandaliser. Comme si, aussi, nous ne pouvions plus rien faire d’autre que d’assister à l’accomplissement du drame.

A cet égard, les derniers mots de Valérie Dréville sur scène sont d’ailleurs assez justes. « A moi de mourir, maintenant » nous dit-elle, et c’est exactement cela qu’il se passe. A Geesche de mourir, en effet, et à nous de les regarder sombrer, elle et cet idéal (absurde, peut-être) d’un théâtre duquel nous sortirions révoltés. Dégoûtés à vomir de vivre dans ce monde ou une histoire pareille doit encore être montrée, et renversés à jamais par le regard abandonné de cette femme. Crucifiée sous les yeux de son Dieu et d’un public qui accepte que sa vie ne soit plus rien d’autre qu’un spectacle.

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