Les folles journées de la 40e édition du Festival de piano de la Roque d’Anthéron

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© Adam Laloum / Christophe Gremiot

René Martin, directeur artistique du Festival International de piano de la Roque d’Anthéron, a excellemment réinventé sa prestigieuse manifestation dans ce contexte de pandémie. En lieu et place des habituels concerts en soirées, disséminés dans le département, il a convié le public à assister, pour paraphraser une de ses autres manifestations phares, à de multiples « Folles Journées ».

Durant un mois, il y eut celles de Beethoven – c’est son année – avec l’intégrale de ses concerts pour piano. Mention à Jonas Vitaud et David Kadouch ; et coup de cœur pour le Quatuor Ardeo ! Un quatuor féminin de tempérament, dans une alchimie passionnée avec la contrebassiste Pénélope Poincheval. Une interprétation entre fluidité et envolées oniriques, où les coups d’archer de la violoniste Mia-Sa Yang vibraient au diapason des blessures du compositeur. Vinrent ensuite celles sous forme de marathon, avec l’intégrale des 32 sonates pour piano de Beethoven, jouées en 6 parties, et sur 2 jours. Jeunes talents confirmés, maîtres et artistes prometteurs se passaient le relais : Nour Ayadi, Claire Désert, Nicholas Angelich, François-Frédéric Guy, Jean-Efflam Bavouzet, Emmanuel Strosser, Kojiro Okada, Rodolphe Menguy, le fougueux Manuel Vieillard et le jeune Yiheng Wang qui tint brillamment le niveau dans un « Clair de lune » des plus inspirés.

Ces folles journées commencent en musique dès le petit déjeuner. Imaginez : 10 h du matin, la lumière rasante de Provence joue à cache-cache entre les séquoias centenaires de l’immense parc du château de Florans, des paniers de pique-nique sont déjà installés dans le pré, un peu plus loin des touristes curieux et autres habitants de la région en mal de festivals cherchent leur place dans les gradins, sous un soleil déjà plombant… Avec des tarifs à 30 et 40 euros, le public se mixe d’autant plus que les habituels mélomanes tout comme les artistes internationaux n’ont pas franchi les frontières. Les matinées attirent un public plus local et familial (gratuité pour les moins de 18 ans). L’ambiance est chaleureuse, détendue, le plaisir des retrouvailles évident, et décuplé par cette fusion totale entre nature et culture. Des enfants rient aux éclats devant les “joutes musicales entre Beethoven et Steibelt” menée rondement par Pascal Amoyel et Dimitris Saroglou. Un autre matin c’est la gracieuse pianiste Célia Oneto Bensaid et ses spectateurs enamourés qui n’arrivent plus à se quitter. Elle leur a offert un « Temps suspendu » si délicieux, imposant avec une sensitivité à fleur de peau le seul compositeur contemporain représenté ici, Philip Glass, et en bis une de ses compositrices, Camille Pépin. Représentative de ces « Jeunes pousses », comme elle les nomme, qui naviguent à travers les disciplines et que René Martin aime faire découvrir, elle le remercie de son soutien indéfectible aux musiciens, leur permettant de partager la scène avec les plus grands. Ces mêmes virtuoses que le festival a souvent vu grandir dans les master classes des Ensemble en résidence, menées par de prestigieux professeurs tel que le trio Wanderer, Claire Désert… Le trio Zarasthoustra s’est fait remarqué cette année. A 17 h, dans le nouvel Espace Florans installé au bout d’une immense allée de platanes, plaçant le piano en suspension de regard on retrouve Emmanuel Strosser accompagné du violoniste Olivier Charlier. Grâce du lieu et puissance de leur jeu, les feuilles des arbres et les cœurs des festivaliers frémissent à l’écoute de la sonate n°5 de Beethoven.

Une petite pause gourmande chez le glacier très prisé du village, et nous voilà revenus sous la mythique conque acoustique de la Roque pour le concert de 21 h :  Beethoven encore avec « les esprits » trio pour piano à cordes en ré majeur délicieusement interprétés par David Grimal, Anne Gastinel et Philippe Cassard. Mais ce sont les deux généreux pianistes toulousains qui ont mis de la magie dans cette édition. D’abord Bertrand Chamayou qui a transcendé les “Années de pèlerinage” de Franz Liszt. Et final en apothéose pour le concert de clôture confié à un artiste singulier : le pianiste Adam Laloum. Son programme où se côtoient ses compositeurs romantiques de prédilection – Schubert (Sonate n°22 en la majeur D. 959) et Brahms (Sonate n°3 en fa mineur opus 5) – a littéralement envoûté le public. Un musicien discret, possédé par la musique. Il ressemble à ses acteurs issus de l’Actors studio, puisant dans ses émotions intimes le vibrato de la note, amenant la musique à lui et non l’inverse.

Certes le cadre somptueux du parc du château de Florans était un atout majeur à la réussite de ce pari  fou. Mais la différence vint de la solidité de l’équipe de René Martin et du fort ancrage du festival dans le territoire. Ce qui fait actuellement défaut au monde de la culture a pu exister localement à la Roque : repenser ensemble la place primordiale des arts dans la vie civile et économique en partenariat avec les collectivités territoriales, locales, administratives, les artistes, les habitants du lieu (souvent bénévoles) et le public. 

Cette 40e édition restera mémorable dans ce qu’elle a montré de la force, de la diversité et de la prestance de l’école française de piano, de l’inventivité de la nouvelle garde des musiciens classiques et de l’adaptabilité des arts au monde actuel sans se couper de la présence humaine. Ironie, la Covid aura permis au festival de la Roque de se tourner brillamment vers l’avenir, au moment où il devait fêter avec faste son passé. 

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