Spring édition spéciale : même sans public le cirque continue

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"080" - cie H.M.G. © Sébastien Armengol

“080” – cie H.M.G. © Sébastien Armengol

Festival Spring, oui, mais édition spéciale. Conditions sanitaires obligent, les représentations publiques restent hypothétiques. Mais parce que l’économie de la culture impose que les créations soient vues par les programmateurs, des journées professionnelles ont tout de même lieu. Etrange ambiance… et pas tant : les jauges sont petites, la convivialité trinque malgré les efforts d’une équipe magnifiquement dévouée, mais l’enthousiasme est tel qu’on croirait les salles pleines. La joie s’invite, malgré tout. Les propositions le méritent largement. Comme toujours, les artistes interrogent les contours de ce qu’est le cirque. Ils cherchent, proposent, font. Vivent. Le cirque continue.

Parfois, cette interrogation sur les pratiques est elle-même explicitée sur scène. C’est le cas du spectacle “BRU(I)T” de Pierre Cartonnet et Julien Lepreux, sur un mode plus introspectif que ce que faisait Lucho Smit dans “L’âne et la carotte” l’an passé. Ce n’est d’ailleurs pas chose aisée de faire d’un discours sur sa propre pratique, un matériau poétique au sein d’une proposition artistique. Plus discrète, mais peut-être plus convaincante, est la remise en cause par l’exemple.

Ainsi, “Tiempo” de Juan Ignacio Tula et Justine Berthillot se passe presque entièrement de technique circassienne, malgré la présence d’une roue Cyr, car celle-ci est modifiée, solidaire de meubles munis de roulettes qui lui interdisent de jamais toucher le sol. Pour autant, la mise en mouvement du dispositif demande un effort physique soutenu, pour entretenir un mouvement circulaire. L’épuisement physique répond d’ailleurs à un épuisement de ce mouvement en cercle répété mille fois, qui fait écho à la substance narrative qui est l’épuisement de la relation de couple enfermée dans le cercle du quotidien.

De manière semblable, “080” de la Compagnie H.M.G. (Jonathan Guichard) crée une forme qui repose beaucoup sur le mouvement, mais qui n’emploie que quelques figures acrobatiques – à vrai dire, elles pourraient être absentes, et la proposition ne perdrait pas de sa substance pour autant. Le jeu physique constitue le cœur de l’œuvre, soutenu par une mise en scène soigneuse. La scénographie sobre est faite de pendrillons et d’un matelas gonflable élastique qui occupe tout le plateau. Les lumières ciselées assistent l’exploration de l’espace et les effets d’apparition-disparition. La captation du bruit des mouvements en déploie la force. Une parabole aussi habile que belle, qui condense la vie et l’évolution d’un être humanoïde dénué de genre, de sa naissance jusqu’à sa mort.

"Cry me a river" - Sanja Kosonen © Sébastien Armengol

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L’attention à la technique, au sens de la mise en son et en lumière, est d’ailleurs une autre ligne de force. Comme son nom le suggère, “BRU(I)T” repose fortement sur le son, qui échappe au personnage, le cerne, le trahit, crée des effets d’irréel aussi quand ce qu’on entend ne correspond plus à ce qu’on voit. Le très beau “Cry me a river” de Sanja Kosonen éblouit par des tableaux très poétiques, à l’esthétique très travaillée au moyen notamment de projections créées en direct par une vidéaste. Un spectacle sans règles précises, qui vogue entre tableaux surréalistes, folklore scandinave et clown bouffon.

La piste de cirque sait également être le lieu de l’énergie collective, d’une forme de célébration communicative de la joie et de l’être-au-présent. On pense à la cérémonie de départ, foutraque et réjouissante, de “Périple 2021”, une errance jonglée de 6 mois dont un site internet rendra compte en continu. Une performance ingénieuse dans le contexte où elle s’inscrit, qui ouvre des espaces de poésie dans un quotidien claustrateur.

La palme du spectacle humble, communiquant une immense envie de sourire, revient cependant à “Connexio” de Vladimir Couprie, qui se met en piste avec une nouvelle collaboratrice artistique : Alba, une chienne blanche majestueuse. La partie diabolo du spectacle en devient presque anecdotique : ce qui se donne à voir principalement, c’est la relation de jeu – au sens ludique comme dramatique – entre l’homme et l’animal, qui partagent un plaisir et une complicité manifestes. Il y a une qualité de présence singulière qui se dégage de “Connexio” : non seulement la chienne prend largement le focus, mais elle n’agit que dans et pour l’instant, sans intentionnalité, ce qui crée une tension constante dans le spectacle, en ouvrant la porte à l’imprévu.

L’accident et l’imprévu, alors, marqueurs du cirque ? Ou plus simplement marqueurs de tout le spectacle vivant, décidément impossible à cantonner aux captations, si qualitatives soient-elles !

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