Alba-la-Romaine : la bascule enchantée

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Sur le chemin du retour, après une semaine intense dans le tumulte d’Avignon, je fais un crochet pour passer la journée au Festival d’Alba-la-Romaine, un rendez-vous incontournable pour les amateurs de cirque. Organisé par La Cascade, pôle National Cirque à Bourg-Saint-Andéol, on y voit dialoguer les formes les plus diverses, émergentes ou confirmées, traditionnelles ou expérimentales dans les différents lieux de ce magnifique petit village de l’Ardèche : du jardin du château au Théâtre Antique en passant par le Hameau de la Roche.

Sur la place du village transformée par la Compagnie Pol et Freddy en assemblée populaire clownesque, le formidable « Cirque Démocratique de la Belgique » laisse décider les spectateurs à l’aide de petits cartons de couleur : un numéro de claquettes avec ou sans chaussures de ski, un saut de la mort dans une piscine minuscule… Le plébiscite devient jeu de pouvoir et de manipulation des masses. Entre deux gags désopilants, on rit jaune de notre propension à la cruauté, à la tentation du pire et on réalise ensemble que ce n’est pas parce qu’on vote qu’on a forcément le choix.

Le Carbunica est l’espace de vie au cœur du festival. On y trouve des chapiteaux, une scène de concert mais aussi des jeux pour les enfants, une piscine, des ateliers (échasses, trapèze…), des expositions et bien sûr, la restauration et le bar où l’on peut déguster le vin local. Alain Reynaud, le directeur, est là, ou plutôt son clown Félix Tampon qui naquit il y a presque trente ans au sein de la Compagnie Les Nouveaux Nez. Comme un hôte qui accueille ses invités, il passe de table en table jouant de l’accordéon, faisant rire les festivaliers. On y croise aussi Laurent Cabrol et Elsa De Witte de la Cie Bêtes de Foire, Daniel Pean dit « Pépé », une légende du trampoline, ou encore « Titoune » et « Bonnaventure » du Cirque Trottola venus saluer les copains. Pour un amateur de cirque, c’est un peu comme croiser Hendrix, Clapton, Dylan, Baez, Joplin et Lennon à une même table !

Dans le cadre des « flâneries » du festival, j’assiste à une sieste musicale, forme très à la mode en ce moment. Mais à Alba, celle-ci possède aussi sa propre tendance à l’exploit, au numéro d’équilibriste, car si le programme annonce une série de pièces pour quatuor à cordes (de Mendelssohn notamment) ce sont bien quatre jeunes saxophonistes qui s’installent dans le jardin du château pour nous les interpréter. Cette musique « travestie » prend de somptueux accents de liberté et nous fait découvrir des paysages intérieurs méconnus.

Dans le Camion à histoires de Lardennois & Compagnie, on entre en chaussettes, les grands d’abord puis les tous petits pour écouter « L’Ours qui avait une épée ». Théâtre itinérant par excellence, cette mini boîte à images installée dans la remorque d’un poids lourd a déjà tourné dans toutes les cours de récré. Le corps et la voix de la conteuse, des objets mécaniques proches de la marionnettes, un décors animé en vidéo, toutes ces disciplines s’entremêlent pour créer une mise en tension dramaturgique puissante (et rare pour un spectacle très jeune public) dans un récit qui nous interroge sur les dimensions superposées de notre réalité et la chaîne de conséquences de nos gestes quotidiens. Un très beau voyage initiatique, une invitation à être responsable de son bonheur.

« Starsky minute » est un solo de clown acrobatique qui fait un beau pied de nez aux injonctions à la compétitivité et au culte de l’entrepreneuriat dans l’air du temps. Livrer un colis n’est pas chose aisée lorsque tous les éléments (et même ceux de son propre corps) sont contre soi. La prouesse et le gag se répondent du tac au tac. Le clown est bien l’art de la mise en danger permanente, et quand une jeune spectatrice autoritaire essaie de prendre le pouvoir sur le spectacle, Antoine Nicaud trouve quand-même la sortie dans un délectable moment de bravoure.

« La Grande Suite » est un spectacle choral et monumental pour dix-sept acrobates musiciens issus de la même promotion du CNAC et mis en piste par Alain Reynaud. Dans un univers de palace, les numéros de voltige, de mains à mains, de mâts chinois ou indien ou encore de sangles s’enchaînent dans une très belle et très fluide écriture. Chacun est au service de la prouesse de l’autre, tantôt à la parade, tantôt à la musique, et nos cœurs s’enflamment à chaque fois que s’accomplit ce miracle incroyable et universel, lot de l’artiste de cirque, ce mandat qu’il a sur nous de pouvoir défier la mort à notre place afin que nous puissions continuer à vivre.

Je termine ce marathon en allant voir avec joie la compagnie colombienne El Nucleo, qui propose un cirque plus expérimental et qui abolit notamment l’alternance figure-applaudissements pour dessiner des séquences plus longues et permettre de voyager plus loin. « Somos », ce sont six acrobates qui interrogent notre manière d’être ensemble : vivre entre amitié, solidarité, rivalité parfois, prendre sa place dans un groupe, tour à tour aider l’autre à s’élever et chercher à découvrir qui l’on est soi-même. Une tendresse incroyable se dégage de cette forme aux frontières de la danse et du cirque. Les larmes me gagnent en voyant ces frères d’armes se porter (se supporter ?) ainsi les uns les autres.

La soirée s’achève par le concert du groupe sud africain BCUC sur la grande scène du Carbunica dans une ambiance de bal afro-psychédélique. Le Festival d’Alba-la-Romaine est de toute évidence un événement qui se pense avant tout comme une grande fête populaire. Alain Reynaud ne le cache pas, sa volonté est celle de rassembler les gens, qu’ils se retrouvent et vivent ensemble des moments forts autour de propositions artistiques audacieuses. On pourrait penser que c’est le projet de tous les festivals mais je suis convaincu que le cirque, cet art éminemment joyeux, festif mais aussi exigeant et dangereux pour ses interprètes, est un des mieux placé pour parvenir à cette alchimie tant recherchée. Cette symbiose est un fait à Alba. Dix pour cent de la population est bénévole du festival et il suffit d’écouter les conversations à la sorties des spectacles ou au bar pour comprendre ce qui se joue ici. Au bout de neuf éditions, les gens sont devenus de vrais amateurs et de vrais connaisseurs des arts de la piste avec un goût et sens critique aiguisés. Cette pluralité des formes dans la programmation, cette tension entre le traditionnel et l’avant-garde ressemble aussi à l’histoire de ce village, fil tendu entre deux époques. « Les Romains devaient faire à peu près la même chose que nous » sourit le directeur à la sortie du Théâtre Antique. Un peu comme le mouvement du trapèze, de la balle qui ne retombe jamais ou de la bascule, à Alba-la-Romaine, les artistes et les habitants cherchent ensemble à l’aide du mouvement, de la force et du poids de l’autre, à s’élever plus haut et atteindre les étoiles.

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