Raid(e)

Par Patrick Sommier

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Cour d'honneur

Je dois dire ma perplexité en repensant à un événement peu banal mais vite banalisé survenu un soir de l’édition 2014 dans la Cour d’honneur : l’irruption sur le plateau en pleine répétition du « Prince de Hombourg » de gens n’ayant rien à faire là, interdisant sur-le-champ aux comédiens de continuer leur travail. Sans doute était-ce l’avant-garde éclairée du prolétariat – c’est pour votre bien les gars – venue secourir les travailleurs de l’art et leur montrer le chemin dans un monde idéal enfin libéré du théâtre. Qu’artistes, professionnels, journalistes n’aient rien trouvé à redire à cet événement, par conséquent « normal » dans un pays démocratique, me laisse pantois. J’ai dû rater un épisode, ou je dois être bon pour l’hospice. J’ai vérifié le soir même : soldats et généraux étaient dans leurs casernes, le colonel Tejero n’avait pas, la veille, fait irruption dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, pistolet au poing, pour en finir avec l’état de droit, la situation était calme, sauf que, ce soir-là, assaut fut donné à une scène où des comédiens répétaient. Et c’est grave. (C’est aussi grave que l’assaut donné au TGP à Saint-Denis par des sbires autoproclamés de l’antiracisme.) Si, pour la cause, l’assaut avait également été donné à Eurodisney et à toute l’industrie dite « culturelle », dont l’unique objet est le profit, j’aurais compris qu’un grand moment de solidarité était nécessaire et qu’il fallait en passer par cette rude mais indispensable offense faite aux acteurs pour sauver le métier. (Cela dit, donner l’assaut à Eurodisney et à son armée de gros bras, c’est une autre paire de manches, sans compter que bon nombre d’entre eux doivent être syndiqués.) Force est de constater que le métier pour lequel combattaient ce soir-là les briseurs de répétition n’était pas celui qui, selon moi, profite au bien commun. Que partout en France, pendant la grève des intermittents, l’industrie culturelle tourne à fond les manettes pendant que les festivals de théâtre, de danse et de musique tombent les uns après les autres, désolé chers camarades, ça ne me va pas. En 2003, tel leader syndical ne trouvait absolument rien d’incongru à se rendre en plein conflit à un concert des Stones, conflit qui allait quand même avoir la peau de l’édition 2003 d’Avignon. Moi si. Qu’on prenne en otage le théâtre public pour mettre de l’huile dans les industries culturelles, ça pose question. Et « Ne touchez pas au grisbi » comme mot d’ordre pour la défense des intermittents, ça manque un peu de sérieux. Que la « culture service public » soit unilatéralement attaquée par ceux qui sont censés la défendre, ça pose question. Que les comités d’entreprise envoient systématiquement les travailleurs chez Disney et plus du tout au théâtre, ça pose question. (Il faut dire que les prolétaires ont été tellement traumatisés à l’époque où on leur faisait une obligation militante d’assister aux Brecht de Sobel – c’est une blague Bernard – qu’ils en ont au moins pour un siècle à récupérer.) Et puis l’idée que les occupations des théâtres et des festivals sont sans risque parce que l’État paiera a vécu. On assiste partout en France à des fermetures sauvages des uns et des autres.

Je n’entrerai pas dans des considérations philosophiques sur le théâtre dit « populaire » qu’il « faudrait » monter. Le nouveau maire de Bobigny a proposé récemment à la nouvelle directrice de la MC93 de programmer Chevallier et Laspalès. Personne n’est obligé d’aller au théâtre, et on ne voit pas pourquoi, dans un pays « normal », on en vient à l’interdire. Qu’on interdise aussi le foot. Le théâtre reste le seul lieu dans la ville où on est intelligents ensemble. On laisse vivre Disney, alors laissez vivre le théâtre. C’est tout.

Du coq à l’âne en forme de conclusion : qui a fait changer les fresques de la rue Jean-Vilar, et remplacer Ariel Garcia-Valdès en Richard III par le triste chevalier d’Olmedo ? Qui peut à ce point détester Jo Lavaudant pour avoir commis ce méfait ? Un vague successeur sans doute.