Resocialiser la politique culturelle

Par Mathieu Menghini

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Le sociologue et politiste Vincent Dubois parle de désocialisation quand le traitement de la culture « n’est plus le fait d’associations ou groupements constitués dans l’espace social local » et qu’il est « de moins en moins référé aux préoccupations sociales qui le fondaient à ses débuts (…). Les agents, poursuit Dubois, relégués au rang de profanes à la faveur de l’institutionnalisation de l’action culturelle, les bénévoles, les militants, l’instituteur à la retraite ou l’animateur de quartier sont ceux-là mêmes qui en avaient été à l’origine, en se mobilisant autour de leurs utopies créatrices » (in « Le politique, l’artiste et le gestionnaire »). Il se peut que l’Arc jurassien, en Suisse, nous donne, sur ce point, une salutaire leçon. En effet, le parlement du canton de Berne a décidé (à une majorité inespérée) d’adouber un projet de réseau d’acteurs culturels assez insolite.

Nous en parlons avec conviction et quelque embarras – ayant été impliqué dans la généalogie de cette idée (lire Réseau ARS, étude stratégique sur le site www.erz.be.ch). Le projet nommé ARS (rebaptisé, depuis, fOrum culture) consiste en la délégation partielle de leviers stratégiques de l’évolution culturelle (création, action culturelle, éducation artistique, formation continue, mutualisation logistique, etc.) à des acteurs fédérés au sein du fOrum interjurassien de la Culture ; cette constellation hétéroclite intègre des professionnels, des semi-professionnels, des amateurs, des militants et des bénévoles ; quelques lieux significatifs et d’autres espaces beaucoup plus modestes. La modestie est, ici, vue comme un atout (« Small is beautiful » écrivait Ernst Friedrich Schumacher). De fait, le « petit » est le lieu privilégié de l’invention, du risque artistique – car moins tyrannisé par les exigences « audimatiques » ; il est aussi intéressant du point de vue de « la demande » tant il assure souvent une hospitalité non guindée.

Ce choix d’irriguer le territoire et la population en profondeur au lieu d’ambitionner, d’abord, prestige et rayonnement contredit ces politiques culturelles qui se confondent avec des plans com’ ou s’assujettissent à la promotion économique. Force est de reconnaître que l’actuel creusement de la division sociale du travail a pour conséquence la professionnalisation de quelques-uns sans égard pour l’émulation de tous. Or, si la culture est ce halo symbolique dans lequel une communauté mire sa réalité ou projette son avenir, il importe  de défendre la possibilité pour une région comme le Jura bernois et la Bienne francophone de jouir de la créativité d’un maximum de ses acteurs.

Ce « contre-modèle » n’est pas une fantaisie produite ex nihilo ni une best practice importée ; il charrie au contraire la mémoire de ces monts et vallées qui couvèrent un idéal autogestionnaire au temps de la fameuse Fédération jurassienne ; il rejoint, en outre, la sociabilité actuelle de nombreux musiciens indépendants. Evoquons d’abord les racines libertaires : interrogeant les raisons de l’apparition de l’anarchisme dans le Jura et le Jura bernois, Jean Préposiet (in « Histoire de l’anarchisme ») propose une analogie entre pratique horlogère (à l’époque du travail à domicile) et pratique artistique : « les travailleurs de l’horlogerie, du fait de leur autonomie personnelle, dans l’exercice d’un travail beaucoup plus proche de l’activité artistique que de la production industrielle mécanisée, n’acceptaient d’entrer dans une organisation plus vaste; « qu’à la condition expresse qu’elle garantisse leur autonomie, autrement dit qu’elle soit basée sur le principe fédératif ».» Hantant les lieux, Bakounine s’irritera même « de la patience, de l’opiniâtreté que (ces placides ouvriers) apportaient à construire des coopératives, tenir des comptabilités et distribuer des pommes de terre… » (Gérald Suberville, « Les Montagnes du Jura dernier bastion de l’Internationale » in Daniel Guérin, « Ni dieu ni maître. Anthologie historique du mouvement anarchiste »). S’agissant de pratiques voisines et plus contemporaines, mentionnons l’éthique punk de la responsabilité et de la débrouillardise souvent désignée par l’acronyme anglais DIY (Do it yourself !).

Ce réseau forumCulture (https://www.forumculture.ch/) ébrèche les théories hégémoniques de la gouvernance en reconnaissant la légitimité de ce souverain particulier : la société civile culturelle organisée. A ceux qui hausseront les épaules considérant qu’il s’agit là de l’élucubration d’une région ne vivant pas la complexité des grands centres urbains, nous rétorquerons que c’est bien mal connaître le formidable écheveau d’entités politiques nées des nombreuses convulsions de la Question jurassienne. A ceux qui se gausseront de cette logique libertaire ou punk appuyée sur fonds public, nous rappellerons que cet argent provient de l’activité sociale et que, par ce modèle, il est appelé à y retourner sans le filtre des appréciations administratives mais suivant la délibération informée d’un collectif concret – une forme plus directe ou « resocialisée » de la démocratie, en somme.

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