“Harry Potter” adapté dans la Cour d’honneur à Avignon 2022

Par Valentine Fromager -- ScoopTheatrecompagny

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Voici la seule lueur fantastique laissée par cet hiver morose. Le scoop le plus magique du théâtre public. Julien Gosselin, adepte des épopées littéraires irreprésentables, mettra en scène à Avignon 2022 la grande saga populaire de notre enfance.

Fidèle à sa bibliophagie spectaculaire, Gosselin s’attaquera aux sept romans de J.K. Rowling. La traversée la plus intense de l’histoire avignonnaise : 48 heures de spectacle étalées sur trois jours (durée prévisionnelle). Sobrement intitulée « Il faut se souvenir d’allumer la lumière » (célèbre injonction d’Albus Dumbledore, directeur de Poudlard), la nouvelle “gosselinade“ du jeune prodige homérique promet une distribution éblouissante.

D’abord les fidèles de « Si vous pouviez lécher mon cœur »  : Adama Diop avec une cicatrice en forme d’éclair, Denis Eyriey en Ron, Noémie Gantier en MacGonagall… A la vieille bande du Théâtre du Nord (« mon Poudlard à moi » précise Gosselin) se mêlera une nouvelle génération d’acteur.ri.ces à laquelle Gosselin a déjà enseigné ses sorts au TNS (notamment le sortilège impardonnable du fluo-électro) mais aussi, à défaut de Nimbus 2000 (balai volant très rapide), son art de la Magnum 2000 (machine à fumée surpuissante). Pour le personnage de Bellatrix Lestrange, ce fut une évidence. Béatrice Dalle raconte. « David Bobée venait de me proposer le rôle d’Agnès pour une version punk de “L’Ecole des Femmes” mais j’ai décliné. Cette Mangemort m’inspire tellement. Bellatrix c’est un peu la face obscure de Béatrice, lol. »

Une distribution fabuleuse, progressiste et ambitieuse, qui réserve aussi quelques surprises. D’abord celle de Stanislas Nordey dans le rôle de Rusard. Loin du concierge sordide et crasseux que le film nous a donné à voir, l’actuel directeur du TNS entend donner à ce personnage « une toute nouvelle image. » « Je compte faire de Rusard un homme exemplaire. Il fera régner l’ordre et l’hygiène dans l’école. Il distribuera des vaccins à tous les élèves. C’est un suppôt du ministère, mais c’est avant tout un homme engagé et intègre. Ce concierge et sa chatte Miss Teigne sont notre seule porte de sortie. »

Olivier Py quant à lui, souhaitant célébrer son ultime édition avignonnaise, reviendra à ses premières amours de comédien. « Julien m’a proposé plusieurs rôles » nous confie-t-il. « D’abord celui de la grosse dame du tableau, celle qui fait des vocalises dans les escaliers. Mais j’ai choisi celui d’Hedwige, la chouette de Harry. J’adore les personnages nocturnes. Au théâtre, c’est toujours grâce à eux que le jour renaît (j’emprunte cette idée à Shakespeare mais elle est bien de moi). Je rêvais d’incarner la Lune dans “Le Soulier de Satin”. A défaut je jouerai Hedwige. C’est le personnage le plus métaphysique de Harry Potter je crois. Recouvert de plumes, je célèbrerai mon amour du cabaret et je porterai surtout un message très clair : le théâtre en 2022 sera messianique ou ne sera pas. » Olivier Py ne sera pas le seul à faire sa résurrection sur les planches. Pascal Rambert délaissera sa plume effrénée pour rejoindre la distribution. « Je ne sais pas pourquoi mais le rôle de Gilderoy Lockart, personnage d’écrivain mégalomane et sur-vendu, m’a tout de suite parlé » déclare-t-il.

« Faire de Harry Potter une épopée politique. » Voilà l’ambition principale de Julien Gosselin. « Je ne compte pas montrer dans la Cour d’honneur une énième fable sur la montée de l’extrémisme en Europe. Mais depuis Calais, j’observe cette saga britannique comme une écriture magique et métaphysique à l’épreuve du mal. “Harry Potter”, c’est un peu du Bolaño d’outre-Manche. La problématique du “sang pur“ est primordiale bien entendu. Je veux la faire résonner. Comme celle de la sorcellerie au féminin. “Harry Potter” est une grande œuvre féministe. » Après avoir exploré les liens entre terrorisme et littérature dans sa trilogie Don de Lillo, c’est cette fois-ci la friction entre illusionnisme et obscurantisme qui travaillera son esthétique. « Faire apparaître un Patronus grâce à la vidéo ne m’intéresse pas. Je vais utiliser de vieux outillages scéniques comme le Pepper Ghost, le miroir sans tain, en les confrontant à des technologies très contemporaines (skateboard à lévitation comme balais de quidditch, réalité virtuelle…) » précise Gosselin. « J’aimerais mettre à l’épreuve ma théâtralité habituelle, cette machine optique pleine de sons et de néons qu’on m’a parfois reprochée. Je veux la confronter à l’artisanat des magiciens. Grâce à Harry Potter, je veux faire du théâtre un enchantement qui bouscule, qui réveille, qui questionne. » La métaphysique du langage, comme d’habitude chez lui, ne sera pas un reste : « Le Fourchelang, langue maléfique des reptiles que Harry connaît dès sa naissance, donne à ce personnage une portée nietzschéenne. Le langage, par sa prétention à affronter le réel et à modeler ses contradictions innommables, nous emporte forcément par-delà le bien et le mal. C’est une problématique forte d’un roman de Don de Lillo, « Les Noms », que je vois ressurgir chez J.K. Rowling. »

Par-delà cette noirceur métaphysique, le Potter de Gosselin fera la part belle à l’amour. « Il n’y aura pas de baldaquins ni de dortoirs genrés dans mon Harry Potter. Mais une grande salle commune, avec des canapés et des cigarettes, où l’on ne va boire que de la biéraubeurre et s’échanger des cartes magiques. Harry, Ron et Hermione me font penser aux universitaires de “2666” : ils traquent un mage invisible qui les fascine et qui égratigne leur cœur. Il y a une circulation évidente du désir entre ces trois héros que j’aimerais suggérer plus ou moins explicitement par la caméra. »

Après avoir refusé plusieurs fois la Cour d’honneur, il faut croire que Julien Gosselin a enfin trouvé une œuvre à sa mesure. Thomas Jolly ne cache pas sa tristesse. « J.K. Rowling m’a toujours refusé les droits. J’en aurais fait un grand spectacle populaire qui aurait tourné pendant vingt ans, pas un magma interminable réservé aux initiés. Moi je m’adresse aux moldus du théâtre. Bref. » déplore le metteur en scène de « Starmania ».

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