Oroonoko, le prince esclave

© Nicole Miquel

« Qui connaîtra notre nom ? » : cette mythique interrogation à la fois inquiète et performative sur la visibilité historique des esclaves, qui n’est pas sans évoquer certains prologues de Toni Morrisson, délimite l’horizon épique de ce « grand poème » théâtral et musical qu’a souhaité repiquer Aline César. A partir du roman d’Aphra Behn, autrice anglaise injustement méconnue que Virginia Woolf avait déjà tenté de réhabiliter, elle compose pour cinq comédien.ne.s et musicien.ne.s (avec en figure de proue le génial Adama Diop) un jeune public de grande estime pour toutes les générations, tant il fait la part belle à l’imaginaire par son émiettement de tableaux et l’habilité suggestive de ses accessoires rudimentaires. Ayant l’intelligence de préserver la singularité des points de vue dans la puissance salvatrice de la choralité, et la coulisse du geste narratif par la confrontation critique de l’écrivaine occidentale (Caterina Barone) aux confins inhumains du monde, elle distancie, déniaise et dépsychologise tout l’exotisme fabulateur du conte. Le spectacle incarne alors cette force pure de l’allant qu’initie la fuite d’Oroonoko, l’indomesticable prince esclave, et son fameux slogan existentialiste (« aller et être »), la comédie musicale avec ses rengaines chantées dans toutes les langues et son énergie poétique (imitant parfois celle de Césaire) se transformant elle-même en modeste fugue, dans tous les sens nobles du terme. 

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