La femme la plus dangereuse du Québec

Les zones érogènes du désespoir

Par

© Gunther Gamper

A une époque où il est tendance de se dire anti-féministe et où le plus puissant pays au monde est dirigé par un vieux vicelard qui se vante d’attraper les femmes « par la chatte », Dany Boudreault, Maxime Carbonneau et Sophie Cadieux ont considéré urgent de ressusciter la voix de Josée Yvon, légende de la littérature féministe et contestataire québécoise.

Pour faire connaissance avec cette écorchée vive disparue en 1994, ils se sont plongés dans les 24 boîtes en carton jauni contenant sa vie et son oeuvre, précieusement conservées aux Archives Nationales du Québec. Correspondances, manuscrits, photos personnelles et autres brouillons ont été exhumés avec une prudence et un respect quasi religieux pour reconstituer le puzzle d’une femme si libre qu’elle en est morte. Ces trésors, articulés par les textes de Boudreault et Cadieux, sont portés sur scène pour la première fois sous forme d’un hommage fou et sublime. Phrases hachées, mâchées, crachées fusent comme autant de feux d’artifice avec un orgueil tellement irrévérencieux qu’il en devient adolescent.

« Ta présence le matin
Comme une bonne bière froide. »

Josée Yvon la marginale, Josée Yvon l’amoureuse et Josée Yvon l’esprit littéraire rebelle revivent à travers les corps impudiques de trois comédiens absolument magnifiques. Toutes les nuances de sa personnalité insaisissable ont été comprises et embrassées, sans concession. Nathalie Claude est époustouflante, toute en puissance et en fragilité dans un rôle rock’n’roll à sa mesure tandis que Ève Pressault offre une performance d’une justesse bouleversante. Face à elle, Philippe Cousineau incarne toute la violence et la brutalité d’une vie faite de coups, de larmes et d’alcool. Dirigés d’une main de maître par le tout jeune Maxime Carbonneau, ils donnent du corps et de la voix, sans pudeur ni retenue, créant une intimité ensorcelante avec le public. Le quartier Centre-sud de 1976 resurgit dans le décor sombre et poisseux d’un sous-sol envahit par la fumée de cigarette et les effluves de bière chaude. La femme la plus dangereuse du Québec, c’est cette poétesse sulfureuse parce que femme, dangereuse parce qu’indomptable, qui n’a jamais voulu se taire. C’est un certain héritage du Québec, celui qu’on aimerait célébrer plus souvent tant il est humain et humaniste.

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