Amour à mère

Face à la mère
Par

(c) Gabrielle Voinot

« Je veux donner à sentir l’amour. L’amour d’un être pour un autre être, on parle, ici, de la mère. On parle de la complexité de cet amour, de sa pudeur. »

Voilà ce qu’Alexandra Tobelaim, qui reprend le texte de 2006 de Jean-René Lemoine, entreprend de révéler en montant la pièce « Face à la mère », que l’auteur haïtien avait interprétée seul en scène il y a dix ans. C’est dire l’espoir et la beauté que la metteuse en scène souhaite faire jaillir de ce texte âpre, à fleur de peau. Des mots rudes, blessés mais sensibles : ce sont les mots qu’un fils délivre à sa mère morte, dans un « dialogue monologué ». Celle qui, trop absente, morte trop tôt, trop loin, a ce soir rendez-vous d’entre les morts avec son fils. C’est une histoire de réconciliation, de reconstruction. Ce sont des fulgurances d’un passé douloureux et chaleureux, qui renouent le fils à l’histoire de sa mère. Et forcément à la sienne. Tout au long du monologue de Lemoine surgissent ces bribes de reproches, ces amertumes, ces mystères de la vie d’adulte que l’enfant n’a jamais compris. Ce qu’il n’a jamais pu dire à sa mère. Surgissent pourtant entre griefs et sentiments ces instants de drame et de bonheur mêlés qui restent suspendus. Il s’agit de douleur, d’absence, de départ, d’exil et de fuite. Il s’agit de « pardon », comme le conclut l’auteur haïtien.

C’est par cette conclusion apaisante qu’Alexandra Tobelaim choisit de faire vivre ce texte en montrant d’abord la douceur de l’amour filial. Elle en extrait, au-delà de la brutalité et de l’amertume du récit, sauvage ou cruel, la finesse de cette étonnante mélancolie douce et douloureuse. Et elle parvient à faire jaillir de l’intimité de ce texte, pourtant très incarné par le parcours et l’histoire extrême de son auteur, un élan universel et incluant, dépassant les lignes de l’individu pour insuffler une dynamique qui atteint chacun : sur scène, trois comédiens incarnent le texte, faisant se répéter les phrases, résonner les mots. Les voix se mêlent et accouchent par l’écho d’une polyphonie poétique, offrent une épaisseur au texte. Avec eux, trois musiciens, faisant de cet aveu d’amour-colère une partition, une histoire de vagues telles que seules la vie et la musique peuvent en provoquer.

Lorsque les grands drapés du plateau s’effondrent en même temps que les corps des six comédiens, c’est le poids d’une douleur impossible à digérer qui se déverse. Il faudra, pour lui survivre, comprendre que l’on vit, et pour se relever, entendre le vivant qui est en nous, par-delà l’absence. « Nous sommes vivants », comme le murmure Alexandra Tobelaim.

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