La Petite fille qui disait non

Émancipation intergénérationnelle

Par

© Thierry Laporte

Carole Thibaut propose une très belle relecture du « Petit Chaperon Rouge » et réhabilite ainsi les vertus de transmission inconsciente du conte.

Comme on remet le tissu sur l’ouvrage, tous les aspects du conte sont ici retravaillés pour rejoindre notre actualité et faire sentir au jeune spectateur que cette histoire traditionnelle le concerne directement dans son quotidien : la Mère-Grand est une vieille artiste perdue dans ses chimères, elle veille sur la petite tandis que la Mère, infirmière, tient à bout de bras ses deux boulots, sa famille monoparentale et ses exigences éducatives. Le Petit Chaperon, les cheveux courts, rêve de voyage, porte un sac à dos rouge, de grosses lunettes et doit prendre systématiquement le chemin le plus long en rentrant de l’école pour contourner la Cité Fauré. Le Loup, lui est un vagabond. Figure du précaire insaisissable et désenchanté, il fait écho aux loups solitaires que furent le père et le grand-père de l’héroïne qui laissèrent leur femmes respectives élever seules leur enfant. Le Chaperon cherchera à le suivre, voire à lui plaire, comme on cherche à vérifier ses limites dans les concours de l’autre. Un tulle coupe le plateau, de grands panneaux se tournent, permettant de créer des jeux de projections et d’intérieur/extérieur, les accessoires sont moteurs d’action tout en donnant des informations précises. C’est à la fois visuellement merveilleux, profondément concret et parfaitement lisible. Les images racontent subtilement ce que les mots ont la pudeur de taire, comme cette ombre de la mère qui soudain menace la petite fille un soir de désespoir ou encore cette poussière qui s’accumule sous le tapis, faisant trébucher certains personnages mais pas d’autres. Le drame parle tout autant à notre tête qu’à notre cœur avec ce méta-langage enfoui du conte qu’il est si agréable de repratiquer.

Carole Thibaut remet fermement Perrault et son avertissement de cours royal à sa place, avec une version bien plus pertinente du conte-type 333. Ici pas d’injonction à rester bien sage pour ne pas croiser le loup, mais un vrai conte initiatique, aussi riche dans le texte que dans ses interlignes, de ceux qui font grandir et changer de perspective. Mais « La Petite fille qui disait non » traite aussi du format conte en lui-même, cette discrète pédagogie intergénérationnelle, cette façon qu’ont les grandes histoires de naviguer à travers le temps, s’adaptant aux époques pour raconter avec la meilleure justesse ces belles leçons d’émancipation et qui nous rappelle que l’humanité est un seul corps poétique qui se déploie sur des milliers d’années.

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