À la trace

© Jean-Louis Fernandez

Fable des temps virtuels, « À la trace » – commande d’Anne Théron à Alexandra Badea – dissèque les symptômes de l’incommunicabilité 2.0 : lorsque ce n’est plus le bug du langage qui fait échouer la situation, mais le bug des sentiments qui annihile le langage et les êtres humains en deçà.

Quelle socialité pour les halls d’aéroport et les hôtels sans âme ? Skype et sites de rencontre, répond Alexandra Badea : on s’y plaît et surtout on s’y perd. Anna (Nathalie Richard) se complaît avec ses amants virtuels dans cet abandon trendy ou nouveau blues du businessman : autant d’occasions pour déblatérer son mal-être bourgeois. Un jour architecte et un jour marchande d’art selon l’interlocuteur, elle se confie à des visages changeants et familiers sur les réseaux anonymes : un jour Mouawad, un autre Poitrenaux… Cependant, dans la niche à mensonges de ses récits-fleuves, un même souvenir troublé et douloureux la hante – celui d’une fille qu’elle aurait peut-être eue et perdue il y a longtemps. De son côté, Clara (Liza Blanchard) retrouve le nom d’Anna Girardin dans un sac d’affaires après la mort de son père. Sûre de découvrir de vieux secrets, elle part à sa quête – rencontrant une foule d’homonymes – qui n’est qu’un prétexte pour raconter sa propre déréliction. Clara et Anna, confrontées différemment à leur solitude, ne vont pas tarder à se découvrir… Mais il faut s’arrêter là pour ne pas spoiler plus le mélodrame (après tout, on a le droit à un générique de fin « comme au cinéma »).

Malgré de très belles idées et une certaine finesse dramaturgique (la décision de faire jouer les « fausses » Anna par la même actrice), la mise en scène d’Anne Théron patine un peu dans l’illustration. Le texte raconte l’abandon mortifère des personnages ? Voilà les acteurs abandonnés au plateau, qui, sans adresse public, se contentent d’errer faiblement sur les bancs du hall d’avant-scène ou de se perdre dans les petites chambres-boîtes au lointain. Le texte explore l’incommunicabilité du monde virtuel ? Voilà les acteurs microtés, chuchotant leur texte sans distinguer formes narrative et dialogique et rythmant des échanges avec un écran débordant (pas facile de discuter avec des séquences tournées à l’avance). Le texte raconte l’indifférence des personnages face au monde ? Voilà bientôt le spectateur qui, à force de n’être pas concerné, va devenir le parangon de l’indifférence. La scène (et surtout le jeu très lointain) manque en fait le contrepied théâtral du texte : la déliquescence du vivant dans le propos de Badea aura fini par contaminer le plateau.

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