Dis merci

© Catherine Aboumrad

La compagnie Joe Jack et John a l’habitude de mettre les pieds dans le plat. Depuis sa création en 2003 par la metteuse en scène Catherine Bourgeois, elle impose sur les scènes montréalaises l’idée d’un théâtre de l’instant, créé par ses acteurs, sensible à l’actualité politique et définitivement social. Cette année, la compagnie remonte sur scène pour s’attaquer avec aplomb à la question de l’accueil des réfugiés au Canada.

Quatre voisins se préparent à accueillir une famille de réfugiés syriens dans un appartement de leur immeuble. Ils sont réunis pour le grand jour dans un décor sucré et coloré fleurant bon les sentiments. Alors qu’ils s’auto-congratulent, louant la bienveillance et la charité de leur geste, bonne conscience et préjugés coriaces font leur entrée en piste. La compagnie Joe Jack et John met le doigt là où ça fait mal en dépassant les sourires pour mettre en lumière le paternalisme acide des sociétés occidentales dans leur gestion de la « crise » des migrations actuelle. Car si l’on accepte d’accueillir chez nous des étrangers, c’est à condition qu’ils ne fassent pas de vagues. Si l’on accepte de partager avec eux notre repas, c’est à condition qu’ils se satisfassent de nos restes. Si l’on accepte de partager avec eux notre garde-robe, c’est à condition qu’ils se contentent de jeans usés et de chandails râpés.

La réflexion dépasse rapidement le concret de la situation pour s’étendre à la difficulté de s’intégrer dans la société quand on est un tant soit peu différent. Sur scène, un acteur d’origine congolaise (Ally Ntumba), une artiste canadienne anglophone (Emma-Kate Guimond), un acteur blanc au physique androgyne (Dany Boudreault) et un acteur d’origine égyptienne atteint d’une déficience intellectuelle (Marc Barakat) se donnent la réplique. Alors qu’est-ce qui fait un Québécois ? Sa langue, son accent, sa couleur ? L’absurdité de la situation est frappante et la critique fait mouche.

Dis merci pose les bonnes questions et nous met face à l’hypocrisie quotidienne dont nous sommes tous à la fois victimes et responsables. Malheureusement, la dramaturgie de cette nouvelle création manque de rythme et de construction. De courtes saynètes dialoguées, clairement dérivées d’improvisations, sont entrecoupées d’intermèdes musicaux à l’esthétique symbolique et onirique, souvent plus parlantes que la parole elle-même. On regrette des longueurs qui desservent l’énergie des comédiens mais l’on remarque aussi de belles images qui font le charme naïf de la compagnie.

Si Joe Jack et John revendique un théâtre inclusif et ouvert à tous, ce n’est pas uniquement dans la distribution de ses spectacles et le militantisme de ses messages. Lors de cette exploitation à l’Espace Libre, plusieurs dates étaient annoncées « décontractées » et traduites en langue des signes. Le son et les lumières du spectacle ont été adaptés à un public sensible, la porte de la salle est restée ouverte et les gradins sont restés baignés d’une faible lueur afin de prévenir les angoisses éventuelles.  La question de l’accessibilité du théâtre à tous les publics est ainsi une priorité pour la compagnie. Et l’on est d’ailleurs vraiment surpris et même choqués de constater que des personnes atteintes d’un handicap moteur doivent attendre ce type d’initiative pour passer la porte d’un théâtre en toute légitimité, sans avoir l’impression de déranger.

Cependant, la diversité des publics visés semble quelque peu maladroite : « personnes ayant un handicap sensoriel ou intellectuel, un trouble neurologique ou d’apprentissage, et personnes accompagnées de nouveaux-nés ». La démarche est appréciable mais la solution n’est pas encore idéale. Les personnes handicapées ont tout autant le droit à une représentation en toute tranquillité que les personnes valides qui peuvent se rendre au théâtre quand bon leur semble. Et les pleurs d’un bébé dérangent tout autant leur divertissement. D’autant plus qu’aucun incident n’est venu perturber la représentation : l’audience était d’ailleurs plus réactive, plus vivante qu’à l’habitude. On se demande alors pourquoi toutes les représentations ne seraient-elles pas inclusives ? Peut-être parce que le spectateur lambda ressent une gêne inexplicable quand il doit faire face à des spectateurs n’ayant pas les mêmes codes que lui. Et l’on parlait plus haut notre comportement face à la différence….

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